La laïcité à l'école, s.v.p., encore plus…

À ce carrefour que j’aime fréquenter où se croisent mathématiques, magie et psychologie cognitive, il y a un fameux tour de magie portant sur l’attention.

Le magicien montre à son auditoire six cartes à jouer et lui donne quelques secondes pour en sélectionner une. Chose faite, il dépose les cartes sur la table. Il assure ensuite que tous et toutes auront choisi la même carte. Il la retire du paquet et vous montre les cinq autres cartes. Tout le monde doit l’admettre : la carte choisie n’y est plus.

Vous aurez deviné. Par un tour de passe-passe, le paquet a été changé : aucune des cinq cartes présentées ne se trouvait dans le paquet original de six, de sorte que, peu importe la carte qui avait été choisie, elle ne se trouve pas dans le deuxième paquet. Notre attention s’est portée sur la carte choisie et n’a rien retenu des autres.

Le jugement rendu sur la « loi 21 » suscite, et va continuer de susciter, de nombreuses réactions, souvent virulentes. Plusieurs d’entre elles se placent sur un terrain — par exemple juridique — où il me reste beaucoup à apprendre.

Pour les défenseurs de la laïcité, dont je suis, le jugement rendu est un moment un peu triste. D’autant que va recommencer à tourner, je le crains, ce carrousel d’insultes par lequel est désormais trop souvent remplacée la discussion sur ce sujet, comme sur tant d’autres.

Mais rien de tout cela ne devrait faire perdre de vue ce qui est à mes yeux l’essentiel qui se joue avec la laïcité et qui nous indique, je pense, ce que nous devons défendre dans les combats à venir. Car c’est sur cette carte-là que nous devrions nous concentrer. Elle n’a pas tout à fait disparu, même si elle est moins visible qu’on le souhaiterait.

À l’école, d’abord et avant tout

Pour dire les choses en une formule que je sais un peu boiteuse, la laïcité, si elle ne devait s’appliquer qu’à une institution, ce serait à l’école. Elle a pour but, par elle, de préserver la liberté de conscience des enfants en créant un espace qui préfigure celui, politique, dans lequel ils exerceront plus tard leur citoyenneté.

Par l’école et sa laïcité, on met tout en œuvre pour préserver le droit des enfants à un avenir ouvert, à un avenir qui n’est pas dicté par le hasard de leur naissance, à un avenir qui sera au moins en partie dessiné par eux à la lumière du savoir qui leur est transmis par cette institution dont le mandat, pour reprendre les mots de Condorcet, un des concepteurs de la laïcité, est de rendre la raison populaire.

Notez qu’en ce sens, si l’école socialise, qualifie et prépare à la vie sociale et économique, elle a aussi, et elle est en cela unique, pour mission de préparer à la vie citoyenne. Elle en est la porte d’entrée. Elle la préfigure. Et c’est justement pour cela que s’y applique ce haut principe de la vie citoyenne qu’est la laïcité. Et c’est encore pour cela que le savoir, universel, émancipateur, condition sine qua non de l’autonomie, y est mis en avant et a préséance sur tout le reste.

Revenons au jugement en ayant cette carte en tête.

Des combats à mener

Deux choses sautent alors aux yeux.

La première est l’intolérable incohérence, que je dénonce depuis toujours, d’exempter les écoles privées de la « loi 21 ». Ce n’est pas seulement parce que ces écoles sont en grande partie subventionnées par des fonds publics : ne le seraient-elles pas du tout que ça ne changerait rien au fait, décisif, que tous les enfants ont droit à cette protection du caractère ouvert de leur avenir qu’offre une école laïque.

Il était insensé, à l’époque, et je l’ai écrit, de vouloir voter une charte de valeurs sous un crucifix : cela revenait à nier ce qu’on affirmait. Il est aussi insensé aujourd’hui, pour la même raison, de ne pas inclure les écoles privées dans la Loi sur la laïcité de l’État.

La deuxième chose qui saute aux yeux, et pour les mêmes raisons, est l’incohérence qu’il y a à exempter les écoles anglaises de la loi. Il y a ici un débat juridique sur lequel je laisserai de plus savants que moi se prononcer. Il me semble en tout cas plausible de soutenir que l’appartenance au Canada cause ici un tort immense aux pouvoirs que l’Assemblée nationale devrait pouvoir exercer quant à l’application sur son territoire de ses lois démocratiquement adoptées. Mais j’en reste à mon sujet, l’éducation. Cette fois encore, il me paraît inexcusable de ne pas préserver la liberté de conscience et le droit à un avenir ouvert des enfants qui fréquentent ces écoles.

J’estime que ce sont là des combats qui devraient figurer en haut de liste de ceux que nous mènerons à compter d’aujourd’hui.

J’avance aussi l’idée, à titre d’hypothèse qui me paraît mériter réflexion, qu’il se pourrait bien que, pour apercevoir ces combats, pour en mesurer l’importance et l’urgence, il faut avoir une idée claire de ce qu’est politiquement l’école, qui n’est pas qu’un simple marchepied vers l’emploi ou la vie sociale. Qu’il faut aussi avoir pleinement conscience de ce que sont le savoir et la raison dans tout cela, et du rôle qu’ils jouent, des espérances qu’ils portent et nourrissent pour chacun de nous et, au risque de passer pour un naïf, pour l’humanité tout entière.

Il se pourrait, hélas, que notre moment historique ait en partie perdu confiance en tout cela faute d’en avoir une idée claire. Et que, regardant l’école, on ne voie plus que les cartes des promesses de succès économique et d’une vie sociale communautariste, et donc idéalement vécue avec des semblables…

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43 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 24 avril 2021 01 h 32

    La laïcité nous protège des dogmes religieux.

    Vous avez tellement raison, monsieur Baillargeon. En effet, si la laïcité devait s’appliquer qu’à une institution, ce serait à l’école. C’est essentiel que les enfants apprennent dans une atmosphère libre de l'endoctrinement et du prosélytisme.
    Imaginez une petite fille qui est forcée par ses parents de porter le voile. Pourrait-elle se plaindre de ses parents en se confiant à une maitresse qui aborde le voile?
    La laïcité ouvre nos horizons et nous éloignent de l'étroitesse de nos désires tribales, en ouvrant la philosophie universelle des Lumières.

    • Rose Marquis - Abonnée 24 avril 2021 10 h 25

      Je suis tout à fait Daccord avec vous et M. Baiilargeon.

    • Cyril Dionne - Abonné 24 avril 2021 10 h 45

      Ah! Non. Deux fois sur deux aujourd’hui que je suis 100% d’accord avec vous Mme Alexan. Ceci dit, sur le thème de la laïcité, on se rejoint toujours.

      Curieusement, le truc de magie que M. Baillargeon mentionne, j’ai déjà fait en classe quelque chose de semblable à répétition avec plusieurs groupes d’élèves. C’est une amorce pour capter l’attention des enfants dans la salle de classe surtout au début de l'année scolaire. Et cela a toujours fonctionné.

      Enfin, la laïcité a pour but de non seulement de préserver la liberté de conscience des enfants, mais c’est le passage obligatoire pour le développement de l’esprit critique. La plupart de ceux qui sont religieux aujourd’hui ont été endoctriné dès la naissance par filiation. Vu que la plupart des religions monothéistes constituent un prêt-à-porter sur toutes les questions sociales, économiques et spirituelles, eh bien, la vision tunnel et communautariste s’installe chez ces adeptes.

      Oui, c’est cela le défi cornélien des fiers défenseurs des écoles religieuses. En premier lieu, on enseigne le savoir universel des sciences naturelles et en même temps, par le biais de dogmes des idéologies politico-religieuses, on contredit cet enseignement. Comme exemple d’oxymore, il est difficile de trouver mieux pour cette pensée clair-obscur religieuse.

      100% d’accord que les écoles privées ne devraient pas être exemptées de la loi 21. Il est encore plus insensé de vouloir conjuguer des valeurs universelles sous l’emprise de la religion. Idem pour les écoles anglaises si on vit dans un même pays où tous sont régit par les mêmes lois et que personne n’est plus égal que l’autre. Les croyances personnelles devraient demeurer à la maison.

    • Christian Montmarquette - Abonné 24 avril 2021 11 h 05

      @Nadia Alexan,

      Vous êtes l'exemple parfait de ce que n'est pas la laïcté.

      Vous n'êtes pas "neutre" face aux religions.

      Vous les avez en aversion.

  • Luc Messier - Abonné 24 avril 2021 03 h 56

    Les choix des hommes et des femmes sont des épreuves de caractère, de valeurs et de vision

    Par quel tour de passe-passe peut-on intéresser les humains à lutter pour renverser les bêtises et les souffrances inutiles et endémiques de l’humanité?

    Pour chacun, ces mots glissent à leurs oreilles comme l’eau sur le dos d’un canard, car tout le monde a les profonds sentiments d’impuissance et de non-responsabilité face à ces bêtises et ces souffrances.

    Chacun pense qu’il n’y peut rien. Pourquoi? À cause d’un manque de cohérence et de concertation.

    Comment renverser cette attitude? En prenant un recul pour voir la vie et sa réalité. Puis, s’organiser et agir avec la rigueur dans le raisonnement. Raffermir la conscience de chacun pour raffermir la conscience de l’humanité.

    Nous avons tous connu des difficultés dans la vie. Certaines de ces difficultés ont été plus difficiles que d’autres. Certaines personnes connaissent des difficultés pires que celles des autres personnes.

    Les personnes ayant plus de vécu, plus d’instruction, étant plus au-dessus de leurs affaires et ayant des postes clés sont parmi les mieux placer pour corriger la situation.

    Les Occidentaux et ceux des pays industrialisés et démocratiques et même d’ailleurs sont tellement plus instruits et au-dessus de leurs affaires que les humains d’il y a deux cents ans.

    Malgré cela, la presque totalité des dirigeants occidentaux s’identifie à une religion, envoyant le message que les croyances religieuses sont crédibles. Une conscience des humains axée sur des croyances religieuses pour expliquer le comment et le pourquoi des choses.

    Les croyances religieuses (Dieu, les prières, les âmes éternelles, etc.) sont des concepts anthropocentriques créés lors de la préhistoire par des hommes qui voulaient trouver un sens à leur vie pénible et qui n’avaient pas accès aux découvertes qui ont été réalisées depuis des siècles et qui donnent une tout autre perspective.

    C’est incontestable! Les croyances religieuses sont transmises de génération en génération depuis la préhistoire.

    • Luc Messier - Abonné 24 avril 2021 09 h 06

      Ne pas être indifférent et réclamer de la rigueur dans le raisonnement, de la cohérence et de la concertation.

      Le 8 mai 2019, lors d’un point de presse, le premier ministre du Québec François Legault, catholique non pratiquant, s’est confié sur sa foi et ses croyances. Il a réfléchi. Détendu, il s’est exprimé ainsi : « Les deux théories se valent. On peut dire que Dieu existe, on peut dire que tout est un hasard, mais un hasard assez spécial, qu’il y a eu le Big Bang, la vie, les êtres humains qui pensent. Donc, les deux options se valent, il n’y a personne qui peut confirmer par la science ni une position ni l’autre. Moi, je souhaite que Dieu existe. Je pense que sinon, la vie serait injuste. Je pense aux gens qui ont eu de la misère, qui sont décédés jeunes... Moi, je souhaite que Dieu existe, mais je n’ai pas de confirmation. »

      François Legault est bourré de bonnes intentions et de compassion, mais ce qu’il dit ne reflète pas la réalité. Souhaiter que Dieu existe, comme un jeune enfant souhaite que le père Noël existe.

      Monsieur le premier ministre… Aïe! Vous n’avez pas le droit de faire cette grossière erreur de jugement! Tout le monde vous regarde. Vous déroutez l’humanité.

      Vous souhaitez qu’un vieux concept de la préhistoire existe pour rendre justice face à la vie et pour expliquer le comment et le pourquoi des choses.

      On compte sur la justice de Dieu pour compenser les bêtises et les souffrances inutiles et endémiques de l’humanité. On fait des prières, on fait du commerce avec Dieu. Or, c’est plutôt à nous, humains, de prendre nos responsabilités et d’augmenter notre conscience pour régler nos bêtises et nos souffrances. Pas à Dieu. Dieu n’a rien à voir là-dedans.

      Pensez à ces gens désespérés qui traversent la mer Méditerranée. Pensez à ces bulldozers qui, menés par une élite, ont poussé ces amoncellements de cadavres rachitiques et dénudés lors de la Seconde Guerre mondiale. C’est à donner la nausée. Les exemples ne finissent plus.

    • Luc Messier - Abonné 24 avril 2021 11 h 42

      Les magistrats, des gens d’exception.

      Soupesez la faiblesse intellectuelle des magistrats et autres personnes en autorité. Ils mettent Dieu avec la primauté du droit.

      Le préambule de la Charte canadienne des droits et libertés se lit comme suit :
      « Attendu que le Canada est fondé sur des principes qui reconnaissent la suprématie de Dieu et la primauté du droit »

      Préambule écrit et approuvé, il n’y a que 39 ans, en 1982, par des hommes très instruits, en autorité et très au-dessus de leurs affaires.

      Ils sont des juristes, des magistrats et des hommes d’État.

      « La suprématie de Dieu », ça frappe l’imaginaire!

      Tous ces hommes croyants démontrent leur complète inconscience de l’anthropocentrisme.

      Le Canada est fondé sur des principes qui reconnaissent la suprématie d’un artifice. Le Canada et ses bondieuseries. Le Canada et sa laïcité douteuse.

      La vie a évolué dans le contexte de la sélection naturelle (les plus forts l’emportent par tous les moyens possibles et sont donc ceux qui peuvent se reproduire). Impossible de trouver une relation entre la crédibilité des prières, l’existence de Dieu, les âmes éternelles, et la vie et sa réalité.

      Il y a un abysse entre les croyances religieuses et la réalité. Cette conscience axée sur des croyances religieuses est pitoyable!

      La conscience de l’humanité est responsable des bêtises et des souffrances inutiles et endémiques de l’humanité.

      Les dirigeants, juristes et magistrats envoient le message que les croyances religieuses sont crédibles. Peut-on exiger un minimum de rigueur dans le raisonnement?

      La liberté d’errer dans le déni de réalité jusqu’à l’utopie, protégée par la liberté de religion et la liberté de conscience.

      Les humains ont besoin d’avoir une bonne compréhension de la vie et de sa réalité, pour s’organiser en conséquence, pour que cessent les bêtises et les souffrances inutiles.

      Il y a la menace des arsenaux nucléaires, les guerres, les homicides, les viols, la pauvreté, etc.

  • François Poitras - Abonné 24 avril 2021 07 h 00

    Merci

    "Si l’école socialise, qualifie et prépare à la vie sociale et économique, elle a aussi, et elle est en cela unique, pour mission de préparer à la vie citoyenne. Elle en est la porte d’entrée. Elle la préfigure. Et c’est justement pour cela que s’y applique ce haut principe de la vie citoyenne qu’est la laïcité. Et c’est encore pour cela que le savoir, universel, émancipateur, condition sine qua non de l’autonomie, y est mis en avant et a préséance sur tout le reste."

  • Louis-Marie Poissant - Abonnée 24 avril 2021 07 h 57

    Liberté de conscience?

    Je vous lis toujours avec attention
    La laïcité a l'école "a pour but, par elle, de préserver la liberté de conscience des enfants (...)"
    Cette histoire de laïcité me laisse perplexe. Dans mon cours avec le regretté Jean-Claude Brief (Beyond Piaget), et dans d'autres cours (psychologie de l'adolescence, Koelberg) j'avais compris que cette conscience n'est jamais "libre", depuis la première tétée d'un nourrisson. Et donc, qu'à tout prendre, il vaut mieux exposer un enfant à la diversité de manières de vivre plutôt qu'à une "tabula rasa".
    J'aimerais bien vous lire là-dessus. Je fais de la publicité pour la technique d'autodéfense intellectuelle, toute référence à ce livre me faciliterait la tâche. Surtout le chapitre un, qui pour moi est plus difficile que que le 2 ou les suivants

  • Roger Gobeil - Inscrit 24 avril 2021 07 h 59

    Rien à voir avec l’éducation

    Vous avez bien raison M. Baillargeon, mais le jugement Blanchard n'a absolument rien à voir avec l'éducation et le respect de la liberté de conscience. Les Commissions scolaires anglophones viennent de se faire confirmer le statut privé de leur institution et leur totale indépendance de l'État du Québec, ce que la Loi 40 avait d'ailleurs déjà reconnu. Elles n'ont donc plus aucune obligation de se conformer aux Lois du Québec. Vive l'indépendance... pour les autres!

    • Pierre Grandchamp - Abonné 24 avril 2021 10 h 41

      Les écoles privées ont été exemptées de la loi 21, par la CAQ: incompréhensible. A mon humble avis, cela a facilité le juge dans le cas des écoles anglophones. La plupart des écoles privées étaient, auparavant, confessionnelles.

      En clair, La CAQ doit vivre avec son nationalisme de salon dans le cadre fédéral.Elle va toujours accoucher de demi-mesures.Et devra vivre avec la canadian constitution.

      Dans le cas de commissions scolaires, la CAQ devait savoir, selon la canadian constitution, qu'elle ne pouvait pas les faire disparaître. Pourquoi avoir fait disparaître les commissions scolaires francophones? Et remettre la gestion du système entre les mains des fonctionnaires et du ministre?

      A suivre les demi-mesures du gaffeur Jolin-Barrette sur la langue!

    • Pierre Cloutier - Abonné 24 avril 2021 13 h 09

      Rien à voir avec l’éducation ? Un instant monsieur Gobeil. Si ce que vous dites est vrai, alors le gouvernement devrait réduire les budgets des commissionns scolaires anglophones en rapport avec le poids démographique de la population anglophones « de souche ».