De Pauline à Chrystia

La ministre fédérale des Finances, Chrystia Freeland, a reçu des éloges cette semaine de la part de l’ancienne première ministre péquiste Pauline Marois. Les deux femmes demeurent aux antipodes sur la question du fédéralisme canadien. Mais celle qui s’est battue corps et âme pour l’instauration des garderies à 5 $ au Québec il y a 23 ans déjà tenait à saluer la ténacité de Mme Freeland, dont le budget de lundi a annoncé la création d’un système universel d’apprentissage et de garde des jeunes enfants à 10 $ par jour à l’échelle pancanadienne. « Même si, évidemment, je ne partage pas ses orientations sur le plan politique, il reste qu’il faut admirer sa détermination, sa capacité de prendre des décisions qui sont des décisions assez audacieuses », a déclaré Mme Marois sur les ondes de QUB Radio en parlant de Mme Freeland.

La première femme et mère à occuper le poste de ministre des Finances à Ottawa a, en quelque sorte, mis son siège en jeu avec cet engagement phare. Si elle réussit là où plusieurs ministres libéraux ont échoué en réalisant enfin cette promesse, Mme Freeland augmentera sensiblement ses chances de succéder un jour à Justin Trudeau. « En tant que votre ministre des Finances, et en tant que mère sur le marché du travail, je fais cette promesse aux Canadiens aujourd’hui : nous y parviendrons », a-t-elle déclaré dans son discours sur le budget à la Chambre des communes. Regardez-la aller.

Le budget de Chrystia Freeland prévoit de consacrer près de 30 milliards de dollars sur cinq ans — dont 3 milliards en 2021-2022 — à la réalisation de cette promesse. La contribution fédérale atteindra 9,2 milliards par année « sur une base permanente » à partir de 2026. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres. La ministre aura certainement du pain sur la planche pour convaincre certains gouvernements provinciaux, dont ceux de l’Alberta et de l’Ontario, d’accepter son offre. Les premiers ministres conservateurs Jason Kenney et Doug Ford font déjà face aux pires perspectives budgétaires de l’histoire dans leurs provinces respectives. Leurs partisans politiques sont, en plus, idéologiquement opposés à l’idée d’un système de garderies basé sur le modèle québécois, qui accorde un rôle prépondérant aux centres de la petite enfance. Il est fort possible que Mme Freeland soit obligée de mettre plus d’argent — beaucoup plus — sur la table afin de persuader certaines provinces de se ranger derrière son plan. La plupart d’entre elles auraient préféré que Mme Freeland augmente les transferts fédéraux pour la santé plutôt que de se lancer dans la création de nouveaux programmes sociaux à frais partagés qu’elles n’ont pas les moyens de maintenir.

À vrai dire, la plupart des autres premiers ministres ne voient pas la même urgence que Mme Freeland. Dans le reste du Canada, les crédits d’impôt pour les services de garde offerts par les gouvernements fédéraux et provinciaux réduisent sensiblement les coûts après impôt des services de garde pour les parents de la classe moyenne. La plupart des autres provinces préfèrent diriger l’aide pour les services de garde vers des ménages à faibles revenus plutôt que de mettre en place un système universel où tout le monde paie le même prix indépendamment de son niveau de richesse. Le gouvernement néodémocrate de la Colombie-Britannique est le seul au pays qui s’est engagé à adopter le modèle québécois. Mais cet engagement n’a pas été au centre de la campagne électorale provinciale de l’automne dernier. Mme Freeland fera donc face à une résistance certaine au moment où elle entreprendra les négociations avec les provinces afin de créer son programme national de garderies.

D’une manière ou d’une autre, les Canadiens se souviendront longtemps du premier budget de Mme Freeland. Il risque d’occuper une place aussi importante dans l’histoire politique du pays que celui de Paul Martin en 1995, quoique pour des raisons diamétralement opposées. Alors que le budget de M. Martin a sonné le glas de l’époque des déficits sans fin en réduisant massivement la taille de l’État fédéral, celui de Mme Freeland marque le début d’une nouvelle ère politique où les déficits non seulement ne sont pas honnis, mais presque célébrés. « Dans le contexte actuel où les taux d’intérêt sont faibles, non seulement nous pouvons nous permettre ces investissements, mais il serait peu judicieux de notre part de ne pas faire ces investissements », a déclaré lundi Mme Freeland en annonçant 101 milliards de dollars en dépenses supplémentaires destinées à la relance économique.

Chrystia Freeland joue son avenir politique personnel sur ce budget, tout comme M. Martin l’avait fait en 1995.

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