L’archipélisation

Lundi matin, le président Emmanuel Macron a offert une scène étonnante à ses concitoyens. En visite à Montpellier, dans le quartier de La Paillade, il s’est entretenu avec une femme voilée. La jeune mère, Naima Amadou, lui expliqua que son fils de huit ans lui avait demandé « si le prénom de “Pierre” existait vraiment » ou s’il n’avait de réalité « que dans les livres, tellement il y a un manque de mixité dans le quartier ».

Cette histoire, presque trop bien ficelée pour être spontanée, a fait le tour des médias. Elle illustre ce qui est advenu de ces cités construites dans les années 1960 afin de résorber une crise endémique du logement et offrir un toit aux 300 000 rapatriés d’Algérie. Pendant un quart de siècle, La Paillade abrita une population diversifiée composée à la fois de Français pauvres et de Maghrébins, mais aussi d’immigrants venus d’ailleurs. Une population heureuse de trouver un logement salubre et des services de qualité. D’ailleurs, malgré la crise et le chômage qui s’incrustèrent dans les années 1980, la ville et l’État consacrèrent des millions afin de détruire plusieurs grandes tours anonymes construites quelques décennies plus tôt et d’humaniser l’habitat. Des investissements qui se poursuivent toujours.

Mais l’urbanisme et les multiples aides sociales et éducatives dont la France est le champion mondial n’y changeront rien. Avec l’immigration massive, les populations non arabes — à l’époque, on ne parlait pas de musulmans ! — quitteront progressivement le quartier pour s’installer ailleurs. D’autant que, justement, le quartier s’islamisait à toute vitesse.

L’histoire de La Paillade est celle de toutes les banlieues françaises et d’une population autochtone qui a fui ces quartiers aujourd’hui transformés en ghettos. Au tournant des années 2000, la pratique religieuse et le port du voile ne cesseront de se généraliser, comme en témoigne ironiquement Naima Amadou elle-même. Dans ces quartiers, il n’est pas rare qu’à cause de la pression sociale, les jeunes filles ne puissent plus porter de jupes, qu’on ne trouve plus de jambon-beurre dans les boulangeries ni de bière au dépanneur. Même les étudiants gauchistes et « ouverts à la diversité » qui occupent de belles résidences étudiantes sur les bords du Lez n’auraient pas idée de venir y habiter.

C’est ce que le politologue Jérôme Fourquet a appelé « l’archipélisation de la société française ». Dans L’archipel français (Points), il décrit un pays qui fait de moins en moins nation et où, faute de ciment social et culturel, la violence explose. D’ailleurs, ce même lundi, alors que le président était venu annoncer des renforts policiers, un homme fut blessé par balles en plein centre-ville.

Pour se rassurer, on pourra toujours dire, comme le laisse régulièrement entendre le chic New York Times (et ses émules québécois), que ce délitement n’est qu’une tare française. Dans le monde anglo-américain, il est de bon ton d’accuser les Français de « racisme », exactement comme on les traitait hier de « papistes ». Mais le racisme ici est bien secondaire.


 
 

Car ce que décrit Naima Amadou est loin d’être franco-français. De Göteborg à Minneapolis, de Cologne à Montréal-Nord, on voit se développer les mêmes phénomènes. Avec l’effritement de la nation, les tribus sont de retour. Si certains les combattent, d’autres n’hésitent plus à en faire l’éloge et à rêver ouvertement d’une société où chacun vivrait cantonné avec ses semblables dans des ghettos raciaux, ethniques ou sexuels. Peu importe qu’ils soient géographiques, politiques ou idéologiques.

D’ailleurs, comme l’expliquait avec brio cette semaine sur les plateaux français notre compatriote Mathieu Bock-Côté, le Canada multiculturel n’est pas loin d’être, avec les États-Unis, le laboratoire de pointe de cette archipélisation.

On savait déjà que le Canada se distinguait dans le monde par sa Loi sur le multiculturalisme et celle sur les Indiens, directement inspirée d’une forme d’apartheid. Le récent jugement de la Cour supérieure qui censure une partie de la « loi 21 » sur la laïcité illustre à nouveau cet esprit communautariste qui refuse au Québec le droit de faire nation. En effet, si la loi québécoise sur la laïcité ne s’applique pas aux commissions scolaires anglophones, comme l’a décrété le juge Blanchard, on ne voit pas pourquoi demain il n’en irait pas de même des lois du travail, de l’environnement ou de celles concernant l’égalité entre hommes et femmes.

Si cette nouvelle religion de la « diversité » est en train de détricoter la France et de susciter les pires violences, on imagine bien que, dans une nation qui n’est pas maître chez elle comme le Québec, elle a quelque chose de proprement suicidaire. Dans une société dont l’état naturel, quoi qu’on dise, a toujours été la diversité, le rôle de l’État n’est pas de la « représenter » et encore moins de la susciter, mais de faire du commun afin de permettre à tous de vivre ensemble et de développer le même sentiment d’appartenance.

L’homme étant par essence une bête identitaire, enlevez-lui la nation et il se rabattra sur ce qui reste : le clan, la secte, l’ethnie, le sexe ou, pire, la race. C’est aujourd’hui ce qui est en train de se produire sous nos yeux. Et le Canada montre la voie au monde entier.

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