La crise en temps de crise (2)

S’acharner à ne rien faire, disais-je donc la semaine dernière, voilà le mot d’ordre actuel en matière de logement. Il ne serait pas nécessaire d’en rajouter si vite, mais après un budget fédéral timide en matière de logement et de nouvelles déclarations nonchalantes de la ministre des Affaires municipales et de l’Habitation, Andrée Laforest, l’inquiétude monte encore d’un cran.

Ainsi, il n’y aura pas de commission parlementaire pour étudier la surchauffe immobilière généralisée au Québec, a décrété cette semaine la ministre Laforest. Le temps passé à analyser la situation serait du temps perdu, a-t-elle expliqué ; du temps qu’il vaut mieux consacrer à s’occuper tout de suite de « nos locataires ». Même si, ne l’oublions pas, ces locataires ne subissent rien de tel qu’une crise du logement — le gouvernement refusant toujours d’en reconnaître l’existence.

S’occuper tout de suite de « nos locataires », donc. Bien sûr, mais comment ? En leur apportant un peu de soupe et des croûtons ? Car, jusqu’ici, les propositions d’interventions législatives qui modifieraient réellement l’asymétrie de pouvoir entre les propriétaires et les locataires ont été balayées du revers de la main. La ministre se contente de répéter que son gouvernement travaille fort pour rattraper le retard accumulé dans la livraison de logements sociaux, ou alors qu’il faut tendre la main vers Ottawa pour en financer davantage, comme si le gouvernement du Québec n’était pas précisément le mieux placé — mieux que le fédéral, mieux que les municipalités — pour préserver ce qu’il reste de logements décents dans la province.

Il y a longtemps, par exemple, que les groupes de défense des droits des locataires, et avec eux un bon nombre de citoyens inquiets, réclament la création d’un registre public des loyers. La Ville de Montréal a d’ailleurs appuyé la revendication cette semaine, lorsque le conseil municipal a adopté une motion demandant au gouvernement provincial de l’aider à protéger les locataires. Sauf qu’à Québec, on s’entête à dire non, évoquant notamment les ratés de l’expérience ontarienne, où le registre des baux a fini par être abandonné en raison des coûts. On reconnaît bien cet argument : c’est celui que reprennent sans cesse les associations de propriétaires, dont la ministre Laforest se fait visiblement la porte-parole.

Du côté du Regroupement des comités logement et associations de locataires du Québec (RCLALQ), son porte-parole souligne cependant que l’Ontario n’avait pas, dans les années 1990 et 2000, les outils technologiques dont nous bénéficions aujourd’hui. De plus, et surtout, il faut faire la distinction entre un registre des loyers et un registre des baux, dont l’entretien est effectivement plus laborieux. « Il y aurait moyen de faire un registre des loyers facilement et rapidement au Québec, en modifiant par exemple le relevé 31, que tous les propriétaires doivent remettre à leurs locataires pour leur déclaration de revenus, en y inscrivant le montant du loyer », note-t-il.

Si cela s’accompagnait d’un contrôle obligatoire des loyers, cette mesure permettrait de freiner d’un même geste les hausses abusives et l’évasion fiscale, en forçant les propriétaires à déclarer leurs revenus locatifs. Il faut voir comment une telle mesure pourrait s’harmoniser avec les lois fiscales mais, chose certaine, ce n’est ni l’argument budgétaire ni les problèmes logistiques qui motivent l’actuelle résistance à la création d’un registre des loyers. L’objection est avant tout politique ; elle a tout à voir avec les intérêts servis par le maintien du statu quo.

Cela se confirme lorsqu’on voit la réaction de la ministre Laforest devant les inquiétudes entourant la flambée des prix de l’immobilier, qui s’étend désormais à l’ensemble de la province, et se reflète évidemment sur le prix des loyers. Pour endiguer la tendance, on parle ces derniers jours de la possibilité de divulguer les promesses d’achat, d’exiger les inspections et d’interdire le renoncement à la « garantie légale », « jetons » de plus en plus utilisés lors d’une surenchère. On propose même d’imposer davantage les gains en capitaux pour dissuader les manœuvres spéculatives.

Or, voilà la ministre qui, en entrevue à La Presse, expliquait sans rire que le problème de surchauffe en était un d’éducation et de responsabilisation citoyenne. Une opinion basée, disait-elle, sur l’Organisme d’autoréglementation du courtage immobilier du Québec (OACIQ), sur ses « amis courtiers » et sur sa propre expérience. Pas de quoi s’inquiéter ni déranger la législature : il suffit que les gens apprennent à faire de bons investissements.

Au moment où le marché immobilier, tout comme celui du logement locatif, atteint un point critique, laissant présager une détérioration sérieuse des conditions de vie des citoyens, tant ceux qui sont précaires que ceux qui sont contraints de s’exposer au risque, l’inaction de la ministre dépasse ici l’acharnement. Elle ressemble à de l’incompétence.

Une précision, pour finir : je disais la semaine dernière que le projet de loi de Françoise David sur la protection des aînés locataires s’est heurté en 2016 à la frilosité des partis d’opposition. Or, il aurait fallu noter, tout de même, que Carole Poirier, du Parti québécois, fut une alliée de ce projet tout au long de son parcours.

7 commentaires
  • Mathieu Lacoste - Inscrit 23 avril 2021 05 h 36

    « l’inaction de la ministre [Mme Laforest] dépasse ici l’acharnement. Elle ressemble à de l’incompétence» (Aurélie Lanctôt)



    Tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse

    • Christian Montmarquette - Abonné 23 avril 2021 13 h 45

      @Mathieu Lacoste,

      Je constate que vous crachez pas mal moins fort sur Québec solidaire cette fois-ci.

      Extrait du programme de Québec solidaire :

      5.10 - Logement

      Québec solidaire inscrira le droit au logement dans la Charte québécoise des droits et libertés de la personne.

      Il adoptera une Politique nationale du logement basée sur l’accès universel à un logement et, à cet effet:

      a) réalisera la construction de 50 000 logements sociaux écoénergétiques pour toutes les catégories de population;
      b) améliorera les pratiques d'entretien et de rénovation des logements sociaux;
      c) en région rurale, facilitera l’accès à la propriété individuelle et collective;
      d) appuiera les revendications des organisations autochtones pour combler leurs besoins de logement;
      e) favorisera une plus grande salubrité des logements par :
      - un Code national du logement,
      - des programmes de soutien à la rénovation conformes à ce code;
      f) financera adéquatement la Régie du logement et fixera des délais raisonnables pour traiter les causes des locataires
      g) créera un Registre national des loyers;
      h) luttera contre la spéculation immobilière et foncière;
      j) encadrera l’exploitation illégale des résidences de tourisme (location en ligne) du type Airbnb.

      https://plateforme.quebecsolidaire.net/Pour%20%C3%A9liminer%20la%20pauvret%C3%A9%20et%20r%C3%A9partir%20la%20richesse/Logement

  • Richard Lupien - Abonné 23 avril 2021 10 h 59

    Les belles paroles de Denis Coderre

    ...en 1974 l'ex maire de Montréal du haut de sa superbe avait lancé l'idée saugrenue de recenser le nombre d'itinérants dans les rues de Montréal. Saugrenue parce qu'il n'a pas donné suite à sa promesse. Recenser disait-il pour savoir combien de logements il fallait construire.
    Une fois le recensement terminé rien n'a été bâti. Où se trouve le résultat de cette enquête?
    Voir le lien ci-dessous:
    Un recensement et un protecteur des itinérants à Montréal | Radio-Canada.ca
    https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/686297/coderre-plan-itinerance-politique-denombrement

    • François Poitras - Abonné 23 avril 2021 11 h 30

      En 1974, Denis Coderre avait 11 ans... Et contrairement à ce que vous avancez, de multiples organismes ont salué le rencensement et la volonté de mieux structurer l'approche de l'itinérance à Montréal.

      Selon Chantal Rouleau, ministre responsable de la Métropole, Québec a octroyé 460 millions à Montréal pour bâtir des logements sociaux, mais seuls 80 logements seraient disponibles. Alors que la mairesse prétend que sa promesse de 12000 logements est remplie à 70%.

      Ainsi, toute personne qui s'intéresse au dossier attend le compte-rendu de la vérificatrice générale. Le printemps dernier, celle-ci avait déclaré que le nombre de nouveaux logements sociaux habités était de --retenez-votre souffle-- zéro.

    • Nadia Alexan - Abonnée 23 avril 2021 11 h 36

      Les belles paroles ne suffisent pas. Il faut réglementer le marché immobilier, explosé à cause de la cupidité de certains propriétaires, en faveur des locataires qui ne trouve pas un logement abordable, un droit humain élémentaire reconnu par toutes les sociétés civilisées.
      Le ministre Laforest a tort de protéger le plus fort, au lieu du plus faible dans cette histoire et il va payer le prix aux urnes dans les prochaines élections.

  • Clermont Domingue - Abonné 23 avril 2021 11 h 29

    Manque de logements ou trop d'espace?

    Combien de personnes seules vivent dans de grands appartements? Combien de couples occupent des maisons inutilement trop grandes? Combien de familles s'entassent dans des logements trop petits? Combien de locataires sont incapables d'utiliser un tournevis , un marteau ,un balai ou une moppe pour entretenir convenablement leur habitat?

    Dans les années 80, j'ai payé 16% d'intérêt sur mes prêts hypothécaires. Heureusement, j'avais des locataires qui prenaient bien soin de leur logis. Aujourd'hui, les taux sont au plancher et les propriétaires sont morts de rire. Je pense que certains
    veulent devenir riches trop vite,

    Le gouvernement doit-il intervevir? Notez que la situation varie beaucoup d'une région à l'autre et qu'il y a un écart énorme entre les villes et les campagnes. Vous paierez une maison $100,000. dans un village et $500,000. à Montréal pour quelque chose d'équivalent.

    Faudrait-il remettre le contrôle des loyers aux arrondissements et limiter à deux ans la période où les propriétaires peuvent augmenter les loyers à leur guise?

  • Jacques Patenaude - Abonné 23 avril 2021 19 h 07

    Excellente chronique

    Cette chronique décrit très bien la réalité qui s'étend de plus en plus partout au Québec.
    Avec le gouvernement de la CAQ c'est toujours la même affaire. Ils sont incapable de voir venir les choses. Ils agissent mais uniquement lorsque la situation est devenue si inquiétante qu'ils doivent agir dans l'urgence. Ce gouvernement gère mais ne gouverne pas.
    Quand aux solutions concrètes que vous amener. Je dois dire que je ne vois pas ce que le registre dont vous parler pourrait amener mais la taxe sur le gain en capital me semble une excellente idée surtout si elle est progressive. Nécessairement ça deviendrait à un certain point inutile de vendre plus chère. D'autre part à plus long terme le logement social me semble la meilleure façon de régler le problème. Quand à la question du financement du logement social je suis bien d'accord pour que le fédéral en finance davantage mais c'est vrai que le gouvernement du Québec est le mieux placé — mieux que le fédéral, et les municipalités pour la question du logement au Québec. Pour un gouvernement autonomiste ça fait un peu drôle de le voir se défiler en passant le "puck" au fédéral. Et comme toujours quand le fédéral finance ça viens avec la volonté d'imposer sa vision des choses ce qui fait que la dernière fois que le fédéral a ouvert les cordons de la bourse pour le logement social il a fallu deux ans pour s'entendre.