Qui a peur de l’histoire?

Quand je repense à cette affaire, je n’en reviens pas encore. Porté au pouvoir en 2012, le Parti québécois y arrive avec l’intention de corriger une lacune dans l’enseignement collégial. Il souhaite, en effet, ajouter un cours d’histoire du Québec contemporain à la formation générale, c’est-à-dire un cours que tous les cégépiens devraient suivre.

Les raisons, pour ce faire, ne manquent pas : la culture historique des Québécois, comme le montrent de façon répétée sondages et études, n’est pas satisfaisante ; seulement 5 % des cégépiens suivent un cours d’histoire nationale ; l’ajout d’un tel cours est appuyé par une majorité de Québécois. Selon un sondage de la Fondation Lionel-Groulx réalisé en 2012, 73 % des 912 personnes consultées affirment trouver importante la présence d’un tel cours au collégial (79 % chez les francophones et 53 % chez les non-francophones).

Ce cours, pourtant, qui devait « expliquer les grands repères historiques du Québec contemporain », ne verra jamais le jour. Les responsables de cet échec sont nombreux. Dans l’opposition, alors majoritaire, le Parti libéral et la Coalition avenir Québec accusent le gouvernement Marois de se servir de l’histoire pour fabriquer de jeunes souverainistes. Les syndicats d’enseignants, ne brillant pas eux non plus par leur largeur de vue, soulèvent une tonne de contraintes organisationnelles pour s’opposer au projet, tout en disant ne pas être contre l’idée en général. Le Conseil supérieur de l’éducation formule lui aussi un avis défavorable en évoquant l’importance de préserver les deux cours complémentaires dans la formation (le nouveau cours en aurait remplacé un). En gros, tous ces intervenants se disent attachés à l’histoire du Québec, mais font tout pour empêcher qu’on l’enseigne aux cégépiens.

Les consultations régionales au sujet de ce projet de cours ne volaient pas souvent haut, si je me fie à celle à laquelle j’ai participé. C’était la foire aux arguties. L’un s’inquiétait des dangers de redondance avec les cours d’histoire de 3e et 4e secondaire — comme s’il n’y avait pas nécessité, quand on étudie l’histoire, d’y revenir sans cesse pour en retenir vraiment quelque chose —, l’autre se demandait, pendant d’interminables minutes, ce qu’on entendait par Québec contemporain — à partir de Duplessis ou de la Révolution tranquille ? — et d’autres, évidemment, nous mettaient en garde contre le péril nationaliste. Tous ces gens trouvaient l’histoire du Québec tellement essentielle qu’ils préféraient qu’on ne l’enseigne pas plutôt que d’en donner une version imparfaite à leurs yeux.

Tous ces farfinages ont permis à l’ineffable Yves Bolduc, alors nouveau ministre de l’Éducation dans le gouvernement libéral de Philippe Couillard élu en avril 2014, de tuer le projet. En juillet de la même année, en effet, ce ministre, de triste mémoire, larguait le cours en le qualifiant de « décision idéologique » et en affirmant, au mépris de la vérité, que personne n’en voulait.

J’ai repensé à cette désolante affaire en lisant L’histoire nationale du Québec. Entre bon-ententisme et nationalisme (Septentrion, 2021, 386 pages), un solide ouvrage collectif, sous la direction des historiens Félix Bouvier et Charles-Philippe Courtois, qui se penche sur le grand débat idéologique qui anime l’enseignement de cette matière depuis 1830 : la querelle permanente entre les visions bon-ententiste et nationaliste de notre histoire, qui naît chez les historiens avant de se répercuter dans les classes et dans les manuels.

La vision bon-ententiste, aussi appelée loyaliste ou fédéraliste, prône la bonne entente avec le conquérant anglais et l’unité canadienne. Elle va parfois jusqu’à faire l’apologie de la Conquête de 1760 et affirme que les Canadiens français sont eux-mêmes les principaux responsables de leurs problèmes. Elle sera défendue par le juriste Joseph-François Perrault, au XIXe siècle, avant d’être relayée, au XXe, par Thomas Chapais, par les historiens de l’École de Québec et, de nos jours, avec des variantes, par Jocelyn Létourneau.

La vision nationaliste, qui met plutôt l’accent sur l’émancipation de la nation québécoise entravée par le reste du pays, a d’abord été portée par François-Xavier Garneau, avant d’être reprise par Lionel Groulx, par les historiens de l’École de Montréal et, aujourd’hui, par les Bouvier, Courtois et Éric Bédard.

Dominante à l’école jusqu’en 1945, la vision bon-ententiste s’effacera devant la vision nationaliste par la suite, non sans tenter un retour en force très controversé dans le programme du secondaire de 2006. En 2017, un programme plus équilibré, bien qu’à tendance nationaliste, sera généralement bien accueilli.

Toutefois, il manque encore un cours d’histoire du Québec pour tous au collégial. Pourquoi ne pas en imposer un qui présenterait ces deux grandes visions de notre destinée ?


Une version précédente du texte indiquait que Yves Bolduc était devenu le nouveau ministre de l’Éducation dans le gouvernement libéral élu en avril 2014 de Jean Charest, mais il s’agissait en vérité de celui de Philippe Couillard.

8 commentaires
  • Serge Pelletier - Abonné 24 avril 2021 03 h 23

    Qui a peur de l’histoire?

    Le titre "Qui a peur de l’histoire?". La réponse est simple: les gouvernements du Québec successifs depuis 1960 ont une PEUR BLEUE DE L'HISTOIRE".

    L'histoire du passé (cela inclut le moment présent qui est déjà de l'histoire) est un danger pour tous gouvernements. Prenez l'exemple des épidémies au Québec et les agissements du gouvernement actuel du Québec (et celui d'Ottawa). Les mêmes points communs ressortent, les mêmes négations ressortent, les mêmes types de fautes sont attribuées à la population, d'une part, et d'autre part, les mêmes flagorneries, flatteries grossières et basses sont attribuées aux personnes des gouvernements en place par les médias (et actuellement par les politiciens eux-mêmes, et entre eux)... peu importe le nombre de morts ou de "contaminés"...

  • Brigitte Garneau - Abonnée 24 avril 2021 08 h 57

    Avec une devise comme "Je me souviens "

    Comment est-il possible de manquer à son DEVOIR de MÉMOIRE?? L'ignorance et la bêtise auront-elles raison de l'histoire? "Je me souviens que né sous le lys, j'ai grandis sous la rose..."

  • Bernard Terreault - Abonné 24 avril 2021 09 h 40

    Relent de colonialisme

    Dans tous les pays indépendants, l'enseignement de l'Histoire est obligatoire -- et a tendance à glorifier le passé et les réalisations du pays et, au passage, en critiquer d'autres. On peut déplorer ce manque d'objectivité, mais ce n'est pas une raison pour bannir l'enseignement de l'histoire nationale, assorti d'au moins un minimum de formation en histoire humaine, de l'Égypte ancienne à la domination actuelle des grandes puissances. C'est un relent de colonialisme d'avoir honte ou peur d'enseigner l'histoire nationale.

  • Marc Therrien - Abonné 24 avril 2021 10 h 17

    Qui a peur de l'histoire? Celui qui a peur de l'Autre


    Qui a peur de l’histoire? À première vue, les vainqueurs qui l’ont écrite et qui ne sauraient se soumettre à une version écrite par les vaincus dont on sait bien qu’elle ne sera pas plus objective que la première. C’est pourquoi il serait plus sage, comme le propose la conclusion de M. Corneiller, de pouvoir, dans un processus d'intersubjectivité, être éclairé par ces deux versions de l’histoire afin de mieux choisir son camp.

    Marc Therrien

    • Françoise Labelle - Abonnée 24 avril 2021 17 h 31

      Plus généralement, qui a peur des remises en cause historiques et sociales?
      M.Cornellier est bien raisonnable en concluant «Pourquoi ne pas en imposer un qui présenterait ces deux grandes visions de notre destinée?». La réponse tombe sous le sens.

  • André Joyal - Inscrit 24 avril 2021 11 h 30

    «...L’un s’inquiétait des dangers de redondance avec les cours d’histoire de 3e et 4e secondaire...»

    hahahahahah. Quand j'ai commencé ma carrière à l'UQTR j'entendais des remarques similaires: «Mais, j'ai fais les deux cours d'économie au Cégep, qu'avez-vous de plus à m'apprendre?» Mes collègues comptables me racontaient la même chose.

    Quant à la Conquête qui aurait eu du bon selon les Létourneau et cie un peu pas mal ... «létourdis», ça me rappelle, cette fois, ce bon frère des Écoles chrétiennes qui soutenait qu'on l'avait échappé belle étant donné la prise de la Bastille et de ses suites...Ben pour dire.

    • Françoise Labelle - Abonnée 24 avril 2021 17 h 39

      Deux cours d'économie, et plus rien à apprendre! La suffisance est sans borne.
      En prenant sa très grasse retraite, le trader Andrew Lahde s'est bien moqué des idiots à MBA qui n'avaient pas vu venir la débâcle de 2008.
      «Hedge Fund Manager to Bankers: So Long, Idiots» CNBC, 18 octobre 2008.