Le mausolée de Michel Louvain

J’ai suivi avec un certain ahurissement le déluge d’hommages rendus au défunt Michel Louvain la semaine dernière. Nul n’osait, sinon du bout des lèvres, ajouter un quelconque bémol à son legs culturel. De peur, manifestement, de passer pour élitiste, mot tabou s’il en est. Et ceux-là mêmes qui n’avaient jamais écouté une de ses romances sans lever les yeux au ciel se rattrapaient pour vanter son élégance vestimentaire, son respect du public jamais démenti au long des décennies.

Vrai : le chanteur de charme disparu possédait des valeurs de civilité dissoutes dans la grossièreté du jour à pleins réseaux sociaux. Il méritait de partir avec les honneurs pour avoir tant duré sans renier ses sources, mais pareil unanimisme dans la louange laissait songeur.

Pourtant, l’habit ne fait pas le moine. Certains artistes mal vêtus et mal embouchés sont de grands poètes. Ce que Michel Louvain ne prétendait pas être. Son héritage d’interprète s’est vu enjolivé après sa mort pour mieux célébrer l’homme de scène en veston à l’unisson de son public. Rien pour expliquer un tel tsunami d’émotions, tous médias unis comme pleureuses sur le tombeau d’Achille.

La pandémie a-t-elle accentué ce deuil collectif par besoin de se draper dans nos racines populaires afin d’y chercher du réconfort en temps de crise ? Sans doute. Ajoutez la nostalgie d’une époque révolue, quand le vedettariat rimait avec mieux que le cynisme et le grand déballage de la vie privée. Dès lors, le vent de populisme actuel vient propulser son nom parmi ceux des plus grands créateurs de notre société. Or, le Québec constitue une société plurielle aux goûts divers. Il devrait être encore permis de trouver le répertoire de base de Michel Louvain sirupeux sans se voir lapider sur la place publique en tant que snob fini.

Et quel piège que la transformation d’un artiste en icône ! Fallait-il l’installer ainsi dans un pot à fleurs au soleil sans interroger ses zones d’ombre ? Car il a dû se sentir parfois « tout écarquillé », l’interprète de La dame en bleu. Difficile d’être homosexuel (vrai tabou à ses débuts) tout en faisant carrière en enivrant de complaintes amoureuses les Louise, Sylvie et autres Lison éblouies pas sa beauté et par le violon de ses douces paroles.

Le dernier amant romantique

 

Même la plus séduisante de ses admiratrices n’avait aucune chance de capter son attention, car il ne regardait pas de ce côté. Sa carrière reposait sur un immense malentendu qui devait le troubler. Ne pas sortir du placard était son droit, et les médias protégèrent longtemps ses secrets, mais l’ampleur de ces vagues d’amour féminines pesait sur lui tout en le galvanisant. Il n’était pas adoré pour lui-même, mais pour un personnage de dernier amant romantique fabriqué sur mesure, comme ses complets.

Quand le fascinant documentaire de Claude Demers Les dames en bleu, sur les admiratrices du chanteur (disponible sur Crave), avait assuré l’ouverture du Festival du nouveau cinéma en 2009, j’avais rencontré Michel Louvain, homme vraiment courtois et charmant. Celui-ci m’avait avoué s’être senti ébranlé par les témoignages recueillis à l’écran. « Je ne réalisais pas que les choses allaient si loin. »

Une de ces femmes le suivait de spectacle en spectacle depuis qu’il avait pris sa main d’enfant. Une autre lui consacrait au foyer un musée autel dédié à sa gloire. Certaines avaient des vies difficiles et s’évadaient grâce à ses charmes. Il était leur drogue, leur échappée belle. « Jamais une de mes admiratrices ne m’a posé une question sur ma vie privée, évoquait Michel Louvain. Elles veulent me voir comme une icône. Il ne faut jamais briser un rêve. »

Peut-on lui donner tort ? Les chimères aident tant de monde à vivre. En 1976, Jean-Claude Lord avait réalisé la fiction Parlez-nous d’amour coscénarisée par Michel Tremblay, adaptée des témoignages de Jacques Boulanger — alors adulé — qui y tenait la vedette. Excellent film sur le show-business, mais profondément cruel : l’animateur riait des femmes de banlieue qui le vénéraient. Boulanger avait essuyé ensuite le boycottage de ses admirateurs, outrés par son mépris. Michel Louvain ne se serait jamais permis ce pas de travers. Trop respectueux de son public, mais aussi trop lucide pour scier la branche sur laquelle il était assis.

Quand même… Plutôt que de lui ériger un mausolée à l’instar de ses admiratrices éperdues, mieux vaudrait se demander pourquoi, par-delà ses qualités humaines, il fut ainsi canonisé médiatiquement après son départ. Faute de fabricants d’illusions contemporains ? Pour mieux astiquer des racines populaires toujours à fleur de terre ? Parce qu’il est plus facile de sonner la charge que de nuancer ? Sur son nuage bleu, en se frottant l’auréole, il doit s’en sentir encore bien étourdi. Trop, c’est comme pas assez.

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