Au-delà de la relance

Il aura malheureusement fallu une pandémie pour que nous sautent au visage les lacunes du filet social canadien. Depuis des années, des partis promettent d’agir pour, une fois au pouvoir, offrir des miettes, laissant béants les trous à travers lesquels tombent des femmes, des jeunes, des aînés, des moins nantis.

Le budget présenté lundi par la ministre fédérale des Finances, Chrystia Freeland, n’a pas surpris en maintenant plusieurs mesures d’aide d’urgence ni en mettant de l’avant un plan de relance post-COVID. Elle s’y était engagée lors de son énoncé de novembre. Le contexte préélectoral a par ailleurs donné lieu au prévisible saupoudrage de dépenses destinées à séduire de grands pans de l’électorat canadien progressiste. On pourrait par conséquent critiquer la nécessité de plusieurs de ces mesures, surtout que l’économie va mieux que prévu.

Mais voilà, certains des investissements les plus généreux annoncés lundi étaient nécessaires avant même la pandémie. Ils le sont encore. La crise sanitaire n’a fait que mettre en relief l’inadéquation de l’assurance-emploi, les obstacles à la pleine participation des femmes au marché du travail, le fardeau financier lié à l’éducation postsecondaire (surtout au Canada anglais), la vulnérabilité des travailleurs pauvres, jeunes et appartenant à des minorités visibles, le financement insuffisant du système de santé et l’organisation des soins de longue durée. Et tant que ces problèmes subsisteront et que des citoyens seront laissés derrière, la relance économique que tous appellent de leurs vœux ne sera jamais entière. Alors oui, il fallait délier les cordons de la bourse pour faire face à ces défis.

Il faut accorder à la ministre Freeland le mérite d’avoir commencé à offrir des réponses. Plusieurs feront cependant chou blanc si leur mise en œuvre n’est pas le fruit d’une réelle coopération avec les provinces. Si Ottawa se fait dirigiste, on n’avancera pas et ce sont les citoyens désavantagés qui en paieront encore le prix.

Cela est particulièrement vrai dans le dossier des services de garde abordables où le Québec a plusieurs longueurs d’avance. Mme Freeland prévoit y investir 30 milliards sur cinq ans, avec promesse de financement récurrent par la suite. Des ententes bilatérales devront être conclues avec chaque province et la pression pour qu’il y ait entente sera forte à l’extérieur du Québec, où les frais de garde atteignent de 461 $ à 1578 $ par mois. Le besoin est urgent et Mme Freeland y voit un exemple de politique budgétaire féministe dont la pandémie a démontré la nécessité.

Si Ottawa veut y investir, tant mieux, mais qu’il n’impose pas de conditions au Québec quant à l’utilisation des fonds, un point que ni la ministre ni un haut fonctionnaire n’ont pu clarifier en conférence de presse lundi. Il ne faudrait pas qu’ils croient que vanter cette réalisation québécoise suffit. Respecter le gouvernement qui en assure la pérennité est tout aussi important.

La ministre Freeland annonce aussi des investissements de plusieurs millions, sinon des milliards, en santé mentale, soins de longue durée, logement, itinérance et ainsi de suite. Là encore, les besoins sont criants et depuis trop longtemps. Avec sa situation financière enviable, Ottawa a un avantage sur les provinces qui, elles, n’ont pas la même marge de manœuvre étant donné, entre autres, la croissance des dépenses en santé. Le fédéral parle de coopération avec elles, mais dans plusieurs cas, l’idée de conditions affleure à la surface. Les provinces seront inévitablement sur leurs gardes, et avec raison, mais il ne faudrait pas que cela conduise à la paralysie.

Ottawa a les coudées franches pour agir seul dans d’autres domaines et il a choisi de le faire pour certains groupes. Il investit près de 5 milliards sur cinq ans dans des programmes destinés aux jeunes. Environ 100 000 adultes à faible salaire sortiraient de la pauvreté grâce à la bonification de l’Allocation canadienne pour les travailleurs. Les personnes âgées de 75 ans et plus auront droit à ce qui ressemble à un cadeau électoral avec un versement unique de 500 $ de la prestation de la Sécurité de la vieillesse en août prochain, mais une hausse mensuelle de 10 % sera accordée à partir de juillet 2022. La réforme de l’assurance-emploi devra encore attendre, mais le gouvernement conserve pour le reste de l’année les assouplissements adoptés l’été dernier et il prévoit 3,9 milliards sur trois ans pour financer des modifications à la loi.

La plupart de ces mesures sont nécessaires, mais ont un coût récurrent. Chrystia Freeland affirme que c’est financièrement soutenable, son plan budgétaire affichant une décroissance du poids de la dette et du déficit par rapport au produit intérieur brut. Mais il faut pour cela que ses scénarios se vérifient. La marge de manœuvre est mince. Alors, que ça lui plaise ou pas, elle devra, si les libéraux sont reportés au pouvoir, trouver de nouveaux revenus permanents pour préserver la viabilité à long terme des finances fédérales. Ce sera le prochain casse-tête.

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