Départ en lion

Ceux qui ne croient plus à la politique, pour qui les élites sont toutes pareilles, qui disent « « bonnet blanc, blanc bonnet », etc., peuvent aujourd’hui regarder du côté de Joe Biden.

Son prédécesseur l’appelait « Joe l’endormi ». « Joe le gaffeur » était un autre qualificatif fréquent, fondé sur un bon chapelet d’anecdotes. Même parmi ses amis politiques, on craignait parfois, en catimini, de se retrouver avec un chef d’État cognitivement diminué, n’ayant pas tout à fait les idées en place.

Sur le plan politique et idéologique, de nombreux analystes politiques décrivaient Joe Biden en personnage fade, sans consistance, éternel second, « plus petit commun dénominateur », vieux parlementaire spécialiste en compromis de couloirs, et croyant toujours — naïvement — à un « bipartisanisme » révolu.

Personnage politiquement velléitaire, impuissant, paralysé par les factions de son propre parti (entre le centre et une gauche identitaire woke particulièrement remontée), et qui de toute façon serait dès le départ « castré » par un Congrès hostile, du moins au Sénat.

 
 
 

Or, ce n’est pas du tout ce que l’on voit depuis trois mois. Aux premiers jours de janvier, il n’y avait pas eu que le stupéfiant épisode de la foule fascisante au Capitole. Mais aussi, la veille au soir, une divine surprise : celle de la double élection, au Sénat, de candidats démocrates en Géorgie, donnant le contrôle de la chambre haute au parti de Joe Biden.

Certes d’extrême justesse (50-50, avec un vote prépondérant de la vice-présidente), mais ce coup de théâtre a ouvert le jeu, qui aurait sinon été verrouillé par une majorité républicaine murée dans un refus systématique.

En 90 jours de Biden à la Maison-Blanche, à l’opposé des blocages, inhibitions et incapacités pronostiqués avant son arrivée, se profile une autre présidence que celle à laquelle on s’attendait : un feu roulant d’initiatives, de programmes d’assistance économique et d’infrastructures aux sommes astronomiques. Une stratégie efficace de lutte contre la pandémie.

Plus un plan révolutionnaire de relèvement de l’impôt des sociétés aux États-Unis — de 21 à 28 % — comme on n’en avait pas vu depuis 80 ans. Le tout, assorti d’un appel mondial à un relèvement de l’imposition des compagnies !

Joe Biden, nouveau Roosevelt ? On verra… Mais en tout cas, c’est l’anti-Reagan, qui s’assume comme tel, sans les inhibitions droitistes des deux présidents démocrates qui l’ont précédé.

 
 
 

À l’international : ouverture avec l’Iran, concertation nouvelle avec l’Europe, fermeté avec la Russie, retrait d’Afghanistan… Que de bonnes décisions ? Propres à infléchir la tendance séculaire à l’affaiblissement de l’influence américaine ? Ça se discute ! Mais des décisions claires, volontaires, fondées sur des principes et assorties de plans.

À l’interne, tout en professant toujours une foi théorique dans la coopération inter-partisane, Joe Biden n’est pas (ou n’est plus) naïf. Il va jouer à fond ses courtes majorités aux deux chambres, avec s’il le faut une stratégie frontale et des votes serrés, assortie d’un recours aux astuces et ping-pongs parlementaires, pour faire passer un maximum de mesures.

Mais le tout — et là, on constate que Biden n’est pas « largué » cognitivement ou stratégiquement, et qu’il est bien conseillé — avec une modestie, une simplicité de style, mais aussi une clarté et une absence d’improvisation qui forment un contraste éblouissant avec les quatre années précédentes.

Lors de sa conférence de presse, fin mars, il a déclaré : « Je veux changer les paradigmes, récompenser le travail… J’ai été élu pour rendre son âme au système américain. Pour reconstruire la colonne vertébrale de ce pays. […] Je mets un pied devant l’autre, j’essaie d’améliorer les choses pour les gens. Des choses simples. La grande majorité des gens, et même des électeurs républicains, pensent comme ça. »

Car son pari, c’est qu’au-delà du « niet » de politiciens républicains prisonniers du trumpisme, il y a aux États-Unis une majorité de 60, voire 70 %, d’accord avec ce que fait ce président. Ce pari est tenable. Avec un départ foudroyant, comme rarement on en aura vu.

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada.

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