La crise en temps de crise

Dans ces pages plus tôt cette semaine, Françoise David lançait un appel à la vigilance : « Les locataires aînés sont protégés de l’expulsion ! » À l’approche du 1er juillet, alors que les loyers s’emballent et que les évictions se multiplient, elle rappelait qu’il est interdit de déloger les locataires de plus de 70 ans qui ont un revenu modeste et qui occupent leur logement depuis plus de dix ans. Cette interdiction émane de la loi 492, élaborée par l’ex-députée solidaire avec l’aide du comité logement de La Petite-Patrie et adoptée en 2016 — pourtant sous un gouvernement libéral dont personne n’a oublié la froideur à l’égard des plus vulnérables.

Cette loi efficace, mais méconnue, affirme un principe qui apparaît comme l’absolu minimum : on ne jette pas dehors une personne âgée qui paie un petit loyer pour un logement qu’elle habite depuis longtemps. Pourtant, m’a raconté Françoise David au téléphone, l’adoption de son projet de loi n’a pas été aisée. Lorsqu’elle s’est emparée du dossier en 2014, peu après son élection comme députée de Gouin, les locataires de sa circonscription se disaient déjà inquiets. Spéculation immobilière, rénovictions et hausses de loyer abusives, très peu de redditions de compte ; nous y étions déjà. Et même pour freiner l’éviction des aînés, un problème réel, raconte-t-elle, il a fallu négocier, faire des concessions, surmonter la frilosité du gouvernement et des autres partis à intervenir sur le marché immobilier, et le mécontentement prévisible des associations de propriétaires. Oui, même pour l’absolu minimum…

« La loi a finalement été adoptée le 10 juin 2016, mais il n’y a pas eu la moindre campagne d’information menée par la Régie du logement ou par le gouvernement pour faire connaître cette loi aux locataires aînés », conclut Françoise David. On sait pourtant qu’en matière de logement, la méconnaissance des droits participe à la hausse générale des loyers, ce qui est encore plus vrai dans le contexte présent, alors que les logements sont rares, que les loyers subissent la pression induite par la flambée de l’immobilier et que l’inaction acharnée (oui, on peut s’acharner à ne rien faire) du gouvernement Legault trahit une indifférence totale à la condition des locataires.

Enfin, c’est tout de même très tangible ; la situation était déjà alarmante au 1er juillet dernier, et la frénésie immobilière de la dernière année n’a fait qu’aggraver les choses. « Ça fait plusieurs mois que le gouvernement est interpellé, nous avons écrit des lettres, déposé des mémoires, participé aux commissions parlementaires. Là, on est rendus à agir », me dit Véronique Laflamme du FRAPRU. Même chose du côté du Regroupement des comités logement et associations de locataires du Québec (RCLALQ) : « Il y a un lien clair et net entre la présente flambée de l’immobilier et les évictions, les hausses de loyer abusives, la discrimination… Et la ministre de l’Habitation continue de nier le problème », remarque Maxime Roy-Allard, qui semble ici rappeler l’évidence.

En fait, on semble « découvrir » chaque année dans les médias l’ampleur de la crise du logement en s’étonnant de son aggravation. C’est comme une chorégraphie printanière : soudain, partout, on parle des évictions, on relève les petites annonces scandaleuses, on montre les files d’attente pour les visites de logements, on fait les gros yeux devant les manœuvres prédatrices des compagnies à la Shiller Lavy. Tout cela sans jamais nommer l’éléphant dans la pièce, à savoir que les seules solutions viables résident dans l’intervention directe sur le marché, pour donner corps à l’idée que le logement est un droit fondamental.

On parle volontiers des investisseurs qui se comportent en requins, que l’on présente comme une simple dérive d’un marché dont les règles seraient par ailleurs acceptables. Mais on passe bien vite sur le problème que constitue le fait même d’avoir élaboré des lois, des institutions qui appuient le principe selon lequel le logement est avant tout un bien, un actif, et qu’en ce sens, les droits des locataires seront toujours à la remorque de l’enrichissement individuel des propriétaires, les grands comme les petits.

Loin de moi l’idée de taper sur la tête de gens honnêtes, mais tout de même, il y a un réel problème à affirmer sans cesse qu’il est « inévitable » qu’un propriétaire qui achète un immeuble cher veuille rentabiliser son investissement, et que pour cette raison, un contrôle général des loyers, par exemple, ne serait pas viable.

Bien sûr, les gens qui accèdent à la propriété pour assurer leurs arrières et leur avenir ne sont pas mal intentionnés. Sauf que notre société fétichise la propriété à un point tel qu’elle a fait de la rentabilisation de l’investissement un « droit » qui l’emporte sur le droit, celui-là fondamental, de se loger décemment, de planter ses racines quelque part, même sans accéder au titre de propriétaire.

Si bien qu’on se serve de la figure de l’honnête investisseur comme alibi pour justifier l’inaction politique sur un marché par ailleurs complètement délirant — le terme « délirant » n’étant pas exagéré, la surenchère est devenue la norme, ce qui d’ailleurs incite les nouveaux propriétaires à faire porter le poids de leur spéculation aux locataires. Or, à force de laisser faire, on risque ni plus ni moins que de tuer la ville ; ou du moins, de la rendre inhabitable pour la plupart des gens.

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