Menaces russes

Bruits de bottes russes aux portes de l’Ukraine… Plusieurs pays occidentaux, depuis quelques jours, avertissent Moscou et manifestent leur inquiétude devant l’évolution de la situation dans le Donbass.

Tout comme la péninsule de Crimée, en mer Noire, cette région de l’Est ukrainien avait été arrachée au contrôle de Kiev, durant la fatidique année 2014. Douloureuse blessure au flanc d’un État en crise permanente d’identité, sous le regard de loup d’un voisin qui n’a jamais reconnu sa légitimité.

Pendant ce temps, Volodymyr Zelensky, l’humoriste devenu tragédien, celui qui, en 2019, s’était fait élire en promettant une grande réconciliation russo-ukrainienne… eh bien, il se voit, comme son prédécesseur, forcé de devenir militant : le 8 avril, il s’est rendu lui-même au front pour encourager les troupes.

Dans une série d’appels aux leaders de l’Ouest, Zelensky a demandé de pouvoir adhérer à l’OTAN (« ligne rouge » absolue pour Moscou ; totale utopie pour Kiev… dans le moyen terme en tout cas), alors qu’au moins 26 de ses soldats ont été tués depuis trois mois sur la ligne de front.

Cette « guerre gelée » avait connu une véritable accalmie en 2020, après avoir tué 13 000 personnes, surtout entre 2014 et 2016. Depuis le début de 2021 en revanche, les escarmouches se multiplient.


 
 

Le fait de masser, non loin de la frontière ukrainienne, des troupes parfois rapatriées d’aussi loin que de la Sibérie annonce-t-il une invasion russe ? Serhii Deineko, chef du service des gardes-frontières ukrainiens, estime qu’au moins 85 000 soldats russes sont positionnés entre 6 et 40 kilomètres de la frontière ukrainienne, ainsi qu’en Crimée.

Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, répond que la Russie « déplace des troupes sur son propre territoire, à sa propre discrétion, et cela ne regarde personne d’autre ». D’accord, mais la question reste : que signifie ce mouvement soudain de plusieurs milliers de soldats, non prévu dans les exercices réguliers ?

Guerre psychologique, consistant à rouler les mécaniquespour intimider l’ennemi (Poutine est un maître du genre)… ou véritables renforts, en vue d’une action décisive à la frontière ?

Le commandant en chef de l’armée ukrainienne, RouslanKhomtchak, ne croit pas à une invasion « classique » pour annexer le Donbass, comme naguère la Crimée. Mais il pense que Moscou veut déguiser, avec d’apparents exercices improvisés… un nouveau déploiement de « groupes tactiques ».

Exactement comme ces milliers d’agents russes clandestins qui avaient franchi la frontière en 2014, pour aller faire la guérilla en Ukraine avec leurs frères de sang et de langue. Une sorte d’invasion, sans les uniformes et sans les chars… mais avec des hommes et beaucoup d’artillerie.

Note aux sceptiques : nul besoin de se fier aux affirmations de l’OTAN ou de Washington pour s’en convaincre. Les preuves de l’implication du Kremlin, en 2014, peuvent être tirées de nombreuses sources : médias sociaux et presse d’opposition russes (cela existe encore, mais de moins en moins), journalistes étrangers sur le terrain
(Le Monde, El País), médias ukrainiens, images satellitaires en accès libre, etc.


 
 

« Personne ne s’engage sur la voie de la guerre et personne n’accepte la possibilité d’une telle guerre ; […] la Russie ne représente une menace pour aucun pays »,
affirme Peskov, le porte-parole du Kremlin, qui accuse du même souffle Kiev de jeter de l’huile sur le feu, avec la complicité des Occidentaux.

Et puis le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, avertit qu’une aggravation du conflit dans le Donbass pourrait « détruire » l’Ukraine. À l’instar de Dimitri Kozak, responsable au Kremlin des questions « d’intégration dans l’espace post-soviétique » (sic), lequel a déclaré : « Si l’Ukraine se joint à l’OTAN, c’est la désintégration de ce pays. »

Donc, comme souvent dans les déclarations russes, on proteste de son innocence (« On n’a rien à voir, c’est les autres ! »)… mais, juste après tombe la menace : « Vous allez vous faire très mal ! » Déclarations absolument typiques de l’état d’esprit qui règne aujourd’hui dans les cercles dirigeants à Moscou.

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada.

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