Le fiasco français

Au début du confinement dû à la COVID-19, je me suis dit en blaguant que je profiterais de ma double nationalité pour devancer mes concitoyens américains et me faire vacciner dans la pharmacie du coin à Paris ou au Consulat de France de New York. Là, plus tôt que tard, se trouveraient d’abondantes réserves de vaccins pour protéger les chanceux héritiers d’Astérix, de Jeanne d’Arc et de Marianne. Au fond, j’étais sérieux : il allait de soi que le berceau de Louis Pasteur serait en tête dans la course au traitement du virus, ainsi que dans sa prévention. Au-delà de sa puissante tradition en biologie, la France possédait un grand avantage dans sa classe politique — Emmanuel Macron bénéficiait d’une intelligence et d’une éducation à la hauteur de la tâche, comparé à un Donald Trump nombriliste et franchement débile dans sa politique d’un point de vue scientifique. L’État jacobin et dirigiste remporterait facilement la compétition contre un pays dominé par le fédéralisme et le capitalisme aveugle à l’intérêt public.

Et voilà que le 31 mars, j’ai reçu ma deuxième piqûre, non pas dans le 7e arrondissement huppé ou dans les élégants locaux du consulat à Manhattan, mais dans une clinique du South Bronx, l’un des quartiers les plus pauvres de la métropole. De plus, j’ai été piqué avec un vaccin, Moderna, fabriqué par une société entièrement américaine. Sortant de la clinique, je me suis réjoui de voir la ville de New York en train de se ranimer, alors que Paris sombrait de nouveau dans un confinement désespérant.

Que s’est-il passé ? Comment se fait-il que le gouvernement Trump ait réussi, alors que la France a nettement échoué ? Comment se fait-il que 45 % des Américains adultes soient aujourd’hui vaccinés contre la COVID-19 contre 17 % des Français ? Selon Paris Match, le « fiasco » de l’Hexagone est largement dû à une rivalité entre deux scientifiques de l’Institut Pasteur, Frédéric Tangy et Nicolas Escriou. Apparemment incapable de forcer la coopération, la direction de l’Institut a fini par miser, à tort, sur Escriou et Merck, géant américain de l’industrie pharmaceutique qui avait acheté la licence exclusive du « projet V591 ». Une autre thèse, lancée par Mediapart, est basée sur l’échec de Sanofi, dernière grande société pharmaceutique officiellement française, qui avait décliné l’achat du V591 pour poursuivre sa propre recherche, recherche qui à présent n’aboutit à rien, à part à des déclarations grandioses de communication. Pour le journal en ligne, cette faillite à grande échelle remonte à « l’abandon de toute politique industrielle, accompagnée par la disparition de nombreuses compétences au sein de l’État, de trente ans de sacrifices imposés à la recherche publique considérée comme une dépense excessive, de croyance enracinée que nos champions nationaux désormais privés sauraient bien mieux que l’État avoir réponse à tout ».

Peut-être, mais ces analyses ne tiennent pas compte de la motivation ni de l’idéologie des responsables élus actuels. Il y a longtemps qu’un cadre politique branché m’a raconté que, depuis le traité de Maastricht, les politiciens français souffraient, quelles que soient leurs tendances philosophiques, d’un déficit d’ambition et d’énergie, puisque « finalement, c’est Bruxelles qui décide ». Or, on peut bien se demander ce que « décide » en ce moment l’énervante Ursula von der Leyen, qui n’arrête pas de se tortiller devant les caméras pendant que les hôpitaux débordent. Furieuse contre le Royaume-Uni, qui a osé sortir de l’UE — et pire, parrainer le vaccin Oxford-AstraZeneca —, la présidente de la Commission européenne ne sait plus où donner de la tête. Comment être bon « libéral » lorsque les « populistes-nationalistes » anglo-saxons et les dictateurs russes et chinois, tous, semble-t-il, ambitieux, contrôlent la production des vaccins cruciaux ? Comble de l’ironie publié dans le Wall Street Journal : à la mi-mars, l’UE était le premier exportateur mondial de vaccins anti-COVID19, à 40 millions de doses, « en dépit de ses difficultés à obtenir et à livrer des vaccins »… pour les Européens. Donc tout marche de travers pour la présidente Von der Leyen. Adoratrice du marché privé et du libre-échange, elle en est réduite à proférer des menaces, sur un ton très protectionniste, contre les entreprises privées AstraZeneca et Pfizer afin de limiter leurs exportations de vaccins fabriqués en Europe dans des pays lointains.

Et le « président » Macron ? Décrédibiliser le vaccin britannique est une tactique des plus bêtes, et non pas une politique saine. Mais c’est Bruxelles, ou plutôt Berlin, qui dicte même les tactiques du bureaucrate qui demeure à l’Élysée. À force de constamment bouleverser sa politique sanitaire, Macron a confondu tout le monde, y compris Ursula von der Leyen, qui, en principe, voudrait se montrer plus européenne qu’allemande. Le 15 mars, au moment où la France a suspendu temporairement le vaccin AstraZeneca, l’Agence européenne des médicaments (AEM) se voulait rassurante sur le fait qu’il ne posait aucun danger. Pourquoi ce conflit ? Une source proche de l’exécutif français a confié aux Échos que la France aurait préféré attendre une nouvelle réunion de l’AEM avant d’agir, « mais Berlin a tiré un peu plus vite que prévu, sous la pression interne ». Donc Berlin a pris la décision que plus de Français (et d’Allemands, d’Italiens et d’Espagnols) mourraient — cela à cause des quatre jours de pause — au mépris de « l’unité » européenne. Et on se demande pourquoi les Français hésitent à se faire vacciner ?

John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine. Sa chronique revient au début de chaque mois.

27 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 12 avril 2021 03 h 18

    Comment un «bi-national», chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres «Gallus» peut-il «pondre (!) un tel «papelard»?! !? (!)

    Trump aurait réussi (vous êtes sérieux?) et Macron failli? Faudrait choisir son camp et par implication rendre un de vos passeports. Ubi bene (viregueule (sic)) ibi patria. Personne ne peut prétendre servir ou contester un des deux maîtres à la fois. Oups! Désolé, on en connait un. Il s'appelle Stéphane Dion. De mémoire, il est «embarassadeur» du Canada en Prusse. Mouarf.

    JHS Baril

    • Françoise Labelle - Abonnée 12 avril 2021 07 h 40

      La recherche sur les vaccins ARN (Pfizer, Moderna) a commencé aux USA dans les années 70 et a été financé par la puissance du dollar américain. Trump fêtait avec Epstein, à l'époque.
      L'administration ordonnée de la vaccination commence avec Biden; Trump était trop occupé par son coup d'état.
      «Explained: Why RNA vaccines for Covid-19 raced to the front of the pack» MIT News 2020.

    • Nadia Alexan - Abonnée 12 avril 2021 10 h 18

      S’il y'a une leçon à retenir de cette pandémie, c'est le fait que nous avons besoin de nos gouvernements. Que l'État diabolisé par les géants du commerce qui profitent des subventions éhontées de l'État, mais qui n'hésitent pas à le dénigrer en conséquence, est plus efficace que le privé.
      En temps de crise, c'est nos gouvernements qui sont venus à notre secours, pas les oligopoles qui prétendent la perfection.
      Dans les années 1950, le Canada avait un laboratoire public de qualité, les Connaught Labs, qui a créé et produit des traitements médicaux et des vaccins de haute qualité pour les Canadiens, y compris des vaccins contre la variole, le tétanos, la diphtérie et la coqueluche.
      Si les Connaught Labs existaient encore aujourd'hui, ses scientifiques seraient presque certainement impliqués dans la quête d'un vaccin contre le coronavirus, tout comme ils ont joué un rôle clef en aidant le virologue américain Jonas Salk à développer le vaccin antipoliomyélitique dans les années 50.
      Malheureusement, le gouvernement Mulroney a privatisé Connaught Labs il y a trois décennies.
      Il faut se départir de la notion que le secteur privé fait mieux les choses que le secteur public.
      Pire encore, la globalisation a affaibli le rôle clef de nos gouvernements à agir pour le bien commun de leurs citoyens au lieu de dorloter les multinationales.

    • Dominique Boucher - Abonné 12 avril 2021 11 h 18

      @ Françoise Labelle

      «Lʼadministration ordonnée de la vaccination commence avec Biden; Trump était trop occupé par son coup d'état.»

      Pas mal tout ce quʼon peut qualifier dʼ«ordonné» a commencé après le départ du gros monsieur orange... Une administration brouillonne, incompétente et amateure du début à la fin...

      * * *

      «Trump fêtait avec Epstein, à l'époque.»

      Il était en bonne compagnie... Le Prince Andrew, Marvin Minsky, Stephen Hawking, Alan Dershowitz, Bill Clinton, Ehud Barak, Woody Allen, Naomi Campbell, Kevin Spacey, Bill Richardson (ancien gouverneur démocrate du Nouveau-Mexique), George Mitchell (ancien sénateur démocrate du Maine)...

      https://www.washingtonpost.com/graphics/2019/national/epstein-connections/

      Et, semble-t-il, plus près des démocrates que des républicains: «À partir de 1990, Epstein a fait des dons à plusieurs politiciens démocrates (147 426$) et républicains (18 250$), selon le Center for Responsive Politics.»

      https://www.businessinsider.com/jeffrey-epstein-politicians-connections-donations-2019-7

      Jean-Marc Gélineau, Montréal

    • Cyril Dionne - Abonné 12 avril 2021 13 h 27

      Bon.

      Celui qu’on aimait dénigrer à tour de rôle est celui qui a mis rapidement l’infrastructure scientifique et économique en place pour fabriquer des vaccins pour la moitié de la planète. Aujourd’hui, même si Joe Biden se drape de la toge de la vaccination, c’est grâce à Donald Trump qu’il y a tellement vaccins américains qui sont disponibles. Les démocrates pensent même continuer le mur que Trump avait commencé pour essayer d’endiguer une crise humanitaire au sud de la frontière que Biden a créé de toute pièce. Petite remarque, même si les vaccins étaient disponibles depuis l’assermentation de Biden, il faut le dire que plus de 175 000 Américains sont morts de la COVID-19 et cela, seulement en moins de 80 jours.

  • Jacques Dupé - Inscrit 12 avril 2021 04 h 53

    Le fiasco français ?

    La déchéance de sa langue, le français, suit celle de ses habitants, la France. Hélas, nous en sommes là aujourd’hui ! Tout est fait pour conserver ses chômeurs et autres, rien pour la recherche, et l’industrie à vau-l’eau patiente paisiblement sa fin. Après avoir été un phare de la civilisation, ce pays se repose sur les autres !Il ignore jusqu'à son passé, les yeux tournés vers le seigneur USA. Ce déclin semble analogue dans tous les pays francophones.... Sauf peut-être au Québec ?

  • Yvon Montoya - Inscrit 12 avril 2021 06 h 29

    Votre questionnement démontre que vous connaissez très mal mon pays la France et de plus jamais je n’aurais imaginé profiter de mon passeport de citoyen francais pour avoir le «  privilège » d'être vacciné avant tout le monde comme le pratique les privilégiés jet-set de ce monde comme Trump avec sa famille par exemple ou la famille Cuomo.

    • Bernard Plante - Abonné 12 avril 2021 10 h 36

      M. Montoya, votre pays est donc la France? Pourtant vous n'hésitez jamais à vous prononcer contre la souveraineté de notre futur pays ici au Québec... Deux poids, deux mesures? Merci.

  • Françoise Labelle - Abonnée 12 avril 2021 07 h 34

    La recherche sur les vaccins ARN aux USA

    Trump n'y est (j'allais faire une faute) pour rien: les USA sont en avance sur le reste du monde depuis un bon bout de temps: ellel a commencé dans les années 70 en fait.
    «L'avance des USA sur les vaccins ARN expliquée»
    «Explained: Why RNA vaccines for Covid-19 raced to the front of the pack» MIT News, 11 décembre 2020.

    Les vaccins RN permettent de développer rapidement de nouveaux vaccins contre de nouvelles infections. On trouve bien des chercheurs étrangers (immigrants!!) impliqués dans cette recherche, comme dans l'innovation à Silicon Valley..
    Les connaissances scientifiques de Trump, qui a coupé dans tous les organismes gouvernementaux scientifiques, se limitent à son gros pif: une grippe qui allait disparaître au printemps de l'an passé et qu'on guérit en ingurgitant du diète Coke(!!!) au javel.

    • Raymond Labelle - Abonné 12 avril 2021 11 h 01

      Trump a beaucoup délié les cordons de la Bourse et a incité les phramceutiques à accélérer le pas dans la mise au point du vaccin. Même s'il y avait une avance quant à l'exploration de cette technologie au moment de la pandémie, il restait du chemin à faire et, malgré le fait que l'on ne partait pas de zéro, d'avoir réussi à mettre ce vaccin au point dans ce délai (raccourci depuis la pandémie) demeure un exploit.

      Peut-être qu'un autre président aurait fait la même chose et Trump n'a pas, au net, un bon blian global quant à la pandémie, mais il a fait ça.

      Peut-être espérait-il par une sorte de pensée magique qu'un vaccin rapide réglerait son problème avant l'élection, on ne connaîtra jamais ses motifs, mais il a fait ça.

    • Cyril Dionne - Abonné 12 avril 2021 13 h 42

      Mme Labelle, est-ce que vous comprenez comment les vaccins du type ARNm fonctionnent? C'est une copie conforme d'une méthodologie plus près des « hackers » de ce monde que des scientifiques. Ils ont utilisé ce qu’on appelle communément « reverse engineering » en informatique pour créer ces vaccins synthétiques de toutes pièces. L’avantage, c’est qu’on peut retourner facilement au vaccin synthétique pour modifier la séquence rapidement afin de faire face à des nouvelles variances du virus ciblé. Le tout est basé sur quatre acides aminés dont une de celles-ci est la clé qui est introduite dans les cellules à l’aide d’un autre virus bénin sans que ces dernières réagissent par un orage de cytokines. Cette technologie était au stade embryonnaire, théorique et conjoncturelle avant que l’administration Trump mette le paquet des argents afin d’aller de l’avant.

  • Yves Corbeil - Inscrit 12 avril 2021 07 h 46

    Et pendant que tout ce beau monde se coltaille

    Et que d'autres se promènent autour du monde en transportant leurs bibittes, bien nous nous sommes enfermés chez nous depuis plus d'un an. Compréhensif les québécois, tellement compréhensif qu'on va crever chez nous sous les bibittes des voyageurs.

    Il existe actuellement au moins trois variants préoccupants et documentés du SRAS-CoV-2 :

    B.1.351, signalé pour la première fois en Afrique du Sud, en décembre 2020.

    B.1.1.7, signalé pour la première fois au Royaume-Uni, en décembre 2020.

    P.1, identifié pour la première fois au Japon chez des voyageurs en provenance du Brésil, en janvier 2021.

    Cette année faudrais-tu qu'on la passe les frontières totalement fermées, terrestre et aérien. Tant qu'a faire autant de sacrifice localement, pourquoi ne pas fermer la source du mal comme c'était le cas en Décembre 2019 ou personne n'a rien fait pour empêcher les bibittes d'entrées ici.

    Ce n'est pas comme si on ne savait pas que les virus prolifèrent à l'intérieur des populations mal équipés pour y faire face. Alors qu'est-ce que ça donne de faire tous ces sacrifices pour laisser la porte ouverte au mal venu d'ailleurs.

    Ah oui, l'économie pis les voyageurs d'affaires pis les touristes qui supportent plus d'être chez eux. Oui, on est compréhensif en ...