Éloge de la pénurie de main-d’oeuvre

On l’entend déjà, la musique de la pénurie de main-d’œuvre, avant même que la pandémie nous tourne le dos. On l’entend dans les questions posées par la cheffe libérale. Dans les déclarations patronales, chez quelques économistes et chroniqueurs. Il manque tellement de main-d’œuvre dans tellement de secteurs, va le refrain, qu’il faut de suite doubler, tripler, quadrupler l’immigration.

Si seulement on faisait venir 30 000 infirmières, on réglerait notre problème ! Mais 30 000, réparties sur le territoire, c’est l’équivalent de la population de Chambly. Les enfants de ces infirmières vont exacerber la pénurie d’enseignants, non ? Qu’à cela ne tienne. Faisons venir 30 000 enseignants. Mais ne devra-t-on pas bâtir des maisons pour loger ces 60 000 nouveaux Québécois ? Ce qui va accroître la pénurie dans la construction. D’accord pour ajouter 30 000 ouvriers (ne pas oublier les soudeurs). Mais on a maintenant dépassé la population totale de Repentigny. On vient d’aggraver la pénurie dans le secteur manufacturier, dans les technologies de l’information, dans les transports. Bon, je pense que vous saisissez. Une méta-étude (Longhi et coll.) montre qu’il faut 49 salariés pour répondre aux besoins générés par 50 nouveaux citoyens. Il en reste un, un seul, pour pourvoir un emploi jusque-là vacant. Ma calculatrice est formelle : en suivant cette équation, pour pourvoir par l’immigration les 150 000 postes vacants au Québec, il faudrait 7,5 millions d’immigrants.

Qu’on me permette de citer un de nos plus brillants économistes, Carlos Leitão : « Pour la pénurie de main-d’œuvre, la solution numéro un reste la formation de la main-d’œuvre. On peut toujours aller chercher des immigrants dans des domaines spécialisés, mais l’immigration ne réglera pas la pénurie de main-d’œuvre de façon générale. » Je note qu’il n’a pas répété cette vérité scientifique depuis qu’il a rejoint le Parti libéral du Québec.

L’immigration est un excellent moyen pour faire grossir l’économie en soi (mais pas pour enrichir les citoyens en moyenne), pour tirer légèrement les salaires vers le bas (un grand objectif patronal), pour montrer de la solidarité internationale. Dans une société dont la langue est en déclin rapide, une immigration de langue étrangère est un accélérateur, plutôt qu’un frein, de la chute.

Ce dont on parle trop peu, par contre, ce sont les avantages de la pénurie de main-d’œuvre.

Les salaires montent. Lorsque le chômage était à 8 %, en 2010, l’augmentation réelle des salaires ne fut que de 0,5 %. Dix ans plus tard, avec un chômage à 5 %, les salaires réels ont crû de 5 %, un record. La pénurie de main-d’œuvre renverse le rapport de force patrons-salariés en faveur des salariés. Une bonne chose.

N’avez-vous pas été frappés par le fait que plus de 10 000 Québécois ont répondu présents à une offre d’aller changer des couches d’aînés lorsqu’on leur a promis 26 $ l’heure ?

La pauvreté recule. En 2010 il y avait 228 500 adultes prestataires d’aide sociale (donc aptes au travail). Dix ans plus tard, ils ne sont plus que 130 000, une réduction sensationnelle de près de 60% (et il ne reste plus que 83 000 ne présentant aucune contrainte à l’emploi). Du jamais vu. Et une preuve que lorsque les emplois sont disponibles et que les salaires montent, les assistés sociaux ne demandent pas mieux que d’aller au boulot. Cela a des conséquences sur la sortie de la pauvreté. Le nombre de Québécois à faible revenu (mesure du panier de consommation) est passé de 975 000 en 2006 à 705 000 en 2016, une réduction de près de 30 %.

La pénurie contribue à un cercle vertueux : moins de pauvreté signifie moins de problèmes de santé générés par cette pauvreté, moins de coûts sociaux, plus d’activité économique, plus de rentrées fiscales pour l’État, donc pour les dépenses publiques.

La discrimination à l’embauche recule. Il y a une décennie, le taux de chômage des immigrants arrivés chez nous depuis 5 à 10 ans était près du double (15 %) de celui des natifs québécois (8 %). Désormais à 6,1 %, ce taux s’approche de celui des natifs, à 4,5 %. C’est facile à comprendre : lorsqu’il y a des Mohammed et des Jean-Jacques dans les CV examinés, c’est Jean-Jacques qui gagne. Mais s’il n’y a plus que des Mohammed, le plus obtus des employeurs devra finir par l’appeler. Merci qui ? Merci la pénurie !

Elle fait aussi en sorte que les employeurs se tournent plus volontiers vers des salariés en situation de handicap, vers les programmes d’insertion de décrocheurs. Aucune politique d’insertion sociale n’est plus efficace que la pénurie. Aucune.

La productivité augmente. La clé de notre richesse collective repose sur notre capacité à augmenter la productivité par heure travaillée. Depuis des décennies, Québec cherche avec un succès mitigé à pousser nos PME à innover, à améliorer l’outil de travail, à hausser le niveau de formation des salariés. Longtemps, l’existence d’une main-d’œuvre abondante et à bon marché a nourri chez ces employeurs une désolante paresse. Mais s’il manque désormais d’employés pour répondre aux commandes, que font-ils ? Ils doivent se résoudre à automatiser, à robotiser, à former les salariés pour opérer ces technologies. Et puisque ces nouveaux procédés sont plus verts, ils contribuent à notre combat contre le réchauffement climatique. Aucune politique publique d’innovation n’est aussi efficace que la pénurie de main-d’œuvre.

On rattrape l’Ontario. C’est l’obsession de François Legault. Faire en sorte que le salaire moyen québécois brut rejoigne l’ontarien. (Je dis « brut », car, ajusté au coût de la vie, notre salaire moyen net a rattrapé l’ontarien depuis un bon bout de temps.) Ses amis patrons l’implorent d’ouvrir les vannes de l’immigration, car il leur manque un ingénieur ici, un soudeur là, des informaticiens un peu partout. Il doit leur résister. C’est la pénurie qui pousse tous les salaires vers le haut. On ne s’attend pas à ce que le premier ministre l’admette. Seulement à ce qu’il le sache et qu’il agisse en conséquence. Pour l’enrichissement, contre la pauvreté et la discrimination, la pénurie est son meilleur allié.


Une version précédente de ce texte indiquait qu’en 2010, il y avait 365 000 adultes prestataires de l’aide sociale. Or, il y en avait plutôt 228 500. 

37 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 10 avril 2021 01 h 17

    Source?

    «En 2010 il y avait 365 000 adultes prestataires de l’aide sociale. Dix ans plus tard, ils ne sont plus que 130 000»

    Je ne sais pas d'où viennent ces données, mais le rapport le plus récent sur la question (https://www.mtess.gouv.qc.ca/publications/pdf/00_AS-statistiques-2021-01.pdf) montre plutôt 256 637 adultes prestataires de l'assistance sociale. Cela demeure une baisse importante en 10 ans (365 000 adultes est proche des 374 000 de janvier 2010), mais pas des deux tiers!

    • Gilles Théberge - Abonné 10 avril 2021 09 h 42

      On peut faire dire n'importe quoi à des chiffres. Surtout quand on veut à tout prix avoir raison...

      La preuve est dans votre " pudding " monsieur Jodoin !

    • Nadia Alexan - Abonnée 10 avril 2021 10 h 05

      La solution permanente pour que les travailleurs soient mieux payés c'est d'augmenter le salaire minimum au moins à 15$ l'heure et de légiférer des lois qui protègent les travailleurs des abus patronaux. Les multinationales comme Amazon et Uber détournent les lois en prétendant que les employés sont des «associés» pour ne pas leur fournir les bénéfices qui s'imposent, telles que les jours de maladies payés, les congés annuels payés, les pensions de vieillesse, et j'en passe.
      Il faudrait règlementer ces multinationales, sans conscience sociale, qui font des profits astronomiques sur le dos de leurs employés. Il faudrait aussi inclure les travailleurs dans les conseils d'administration de toutes les entreprises comme le font déjà les pays civilisés de l'Europe du Nord, pour qu'ils puissent participer dans le processus décisionnel.

    • Nadia Alexan - Abonnée 10 avril 2021 15 h 00

      La solution permanente pour que les travailleurs soient mieux payés c'est d'augmenter le salaire minimum au moins à 15$ l'heure et de légiférer des lois qui protègent les travailleurs des abus patronaux. Les multinationales comme Amazon et Uber détournent les lois en prétendant que les employés sont des «associés» pour ne pas leur fournir les bénéfices qui s'imposent, telles que les jours de maladies payés, les congés annuels payés, les pensions de vieillesse, et j'en passe. Il faudrait règlementer ces multinationales, sans conscience sociale, qui font des profits astronomiques sur le dos de leurs employés. Il faudrait aussi inclure les travailleurs dans les conseils d'administration de toutes les entreprises comme le font déjà les pays civilisés de l'Europe du Nord, pour qu'ils puissent participer dans le processus décisionnel.

  • Marie Nobert - Abonnée 10 avril 2021 01 h 56

    Au texte.

    «[...]. N’avez-vous pas été frappés par le fait que plus de 10 000 Québécois ont répondu présents à une offre d’aller changer des couches d’aînés lorsqu’on leur a promis 26 $ l’heure ? [...].» Vous êtes réducteur. Belle mentalité. Les PAB n'ont pas à être insultés de la sorte.

    JHS Baril

    • Marc Levesque - Inscrit 10 avril 2021 11 h 47

      "Vous êtes réducteur ..."

      D'accord.

      Je pensais justement que les textes de M. Lisé avaient beaucoup moins de ce genre de raccourcis intellectuel depuis un certain temps.

      Si je me fis à mes impulsions, c'est pas toujours facile de se 'nettoyer' de ce genre de ton. En premier on pense qu'on perd une force mais à la longue c'est le contraire qui ce passe.

    • Yann Leduc - Abonné 10 avril 2021 22 h 44

      En effet, l'image est forte mais assez réductrice. Il ne suffit pas de valoriser économiquement le métier d'aide-soignants, il faut aussi le valoriser socialement. L'argent n'est pas tout.

  • Serge Pelletier - Abonné 10 avril 2021 04 h 05

    Excellent texte M. Lisée

    Excellent texte M. Lisée, malheureusement vous omettez de mentionner que le PQ est la principale cause de ce "manque argué" de main-d'oeuvre. Prenez l'époque qui se situe au début des annes 80, alors de Mme Marois était ministre... C'est elle qui a ordonné la fermeture de multiples offres de cohortes de formation en soins infirmiers... que la fermeture (la fin) de l'offre du programme de niveau secondaire en soins infirmiers... Elle disait alors que ces programmes ne débouchaient pas à des emplois, mais en direct sur le BS... Donc, j'ai bien fait, les pauvres petites (il y a aussi de pauvres petits, mais bon) elles doivent avoir un emploi assuré quand elles finissent leur formation, et là avec les cohortes collégiales actuelles et le programme en FP ce n'est pas le cas. Les gouvernements successifs (peu importe la couleur) n'ont aucunement corriger cette situation. L'on connait la suite logique: pénurie dans le milieu...

    Mais là ne s'arrête pas les sabotages de Mme Marois, elle a fait la même chose pour l'ensemble de la formation professionnelle... domaine où excellait le GV-F pour les chômeurs ou les personnes sans emplois. elle disait "on veut les $$$, pis on va bien faire cela, on connait cela nous autres"... Les trois ou premières années de l'entente $$$ = formation professionnele furent à la hauteur de ce que le GV-F faisait entièrement... Mais après... Hihihi, tranfert le tout aux bureaucrates du BS... Ce qui a donné pour les chômeurs et autres personnes sans emplois un gros non. non. non tu peux pas, car tu ne sais pas comment écrire un CV... c'est pour cela que l'on t'offre une formation de 6 ssemaines pour apprendre à écrire un CV, pour le restant, la mécanique, le soudage, etc. il n'en est pas question. Sachez M. & Mme qu'une formation dans un métier c'est pour la vie... pis on le fait toute sa vie, OK, là minus. Et antérieurement, un chômeur - sous le régime du GV-F - avait droit à une formation (avec subventions) aux deux ans... car le travail change.

  • Éric Dubois - Inscrit 10 avril 2021 04 h 57

    Lisée livre une charge nauséabonde contre l'immigration, en tentant de nous faire croire que la pénurie de main d'oeuvre est un contexte favorable à l'amélioration des conditions des travailleuses et des travailleurs.

    Or rien n'est plus faux de mon point de vue d'intervenant des relations de travail. Il ne sait pas du tout de quoi il parle. On peut très bien articuler un discours erroné en l'alimentant de statistiques alambiquées. Encore une fois Lisée démontre sa maitrise de la chose.

    Dans les faits, malgré la pénurie, les salaires stagnent. Mais la charge de travail elle augmente sournoisement. Parlez en aux travailleuses de la santé obligées de faire du temps supplémentaire obligatoire...

    Loin d'une amélioration; on doit plutôt parler de dégradation des conditions de travail, qui amène les gens au bout du rouleau, qui finalement décrochent. Et cela à aussi l'effet d'exacerber la pénurie.

    Si l'immigration n'est pas une panacée contre la pénurie de main d'oeuvre - elle constitue assurément un élément de la solution pour résorber le manque de main d'oeuvre, particulièrement en régions périphériques. Mais malheureusement le manque de volonté gouvernementale pour aider à l'intégration hors Montréal empêche ces travailleuses et travailleurs immigrantEs de tenter leur chance chez nous.

    Il parle de l'immigration comme une dilution de ce que nous sommes. Le Devoir devrait avoir honte de laisser ce type propager le mythe qui est le socle de bien du racisme au Québec: la peur de se faire remplacer.

    L'immigration et l'intégration sont des outils nécessaires pour le développement du Québec. N'ayons pas peur de nous enrichir collectivement!

    • Jean Lacoursière - Abonné 10 avril 2021 17 h 30

      Monsieur Dubois,

      Avant la pandémie, des restaurateurs me disaient : « Maintenant, c'est le cuisinier nouvellement embauché qui ME fait passer à travers une période d'essai. » J'ai même vu les prix des menus augmenter, parce que l'employé de restaurant sait qu'il peut aller voir ailleurs et peut donc se permettre de demander d'être mieux payé.

      Vos accusations de racisme sont ridicules. Calmez-vous, bon sang.

    • Serge Pelletier - Abonné 10 avril 2021 22 h 36

      Donc, M. Dubois vous êtes selon vos propres écrits "un intervenant des relations de travail". Et bien, j'ignore le nom de l'université où vous avez "étudié", ni l'époque des dites études. Que vous mentionniez que Lisée y va un peu fort sur le café, je peux vous comprendre pour certains points, malheureusemebnt vous avez tout faux pour le restant, y compris le café un peu fort.

      Quand à l'immigration en région... Le Québec est comme le restant du monde "occidental": les immigrants se regroupent dans les grands centres urbains. Rare sont ceux qui demeurent en région vie durant. Hé oui. C'est la triste réalité.

      Quand au manque de main-d'oeuvre, il ne s'agit que d'allégations gratuites, d'une part, et d'autre part, le GV-Q (tout comme le GV-F) aime bien pavoiser sur les dits manques de main-d'oeuvre... C'est lui qui les crée artifiellement en lançant simultanément une multitude de "gros projets" au lieu de les répartir dans le temps pour stabiliser 1) les emplois, 2) les revenus/taxes/impôts...Que non le GV-Q pelte les déficits qu'occassionnent cette folie de grandeur aux générations futures... et aux chômeurs en puissance que diviendront les "manques de m'oeuvre du moment". Dites vous, M. l'"intervenant des relations de travail" que l'allégation du "manque de main-d"oeyvre" qu'il s'agit d'agissements gouvernementaux relevant des boniments les plus purs.

  • Yvon Montoya - Inscrit 10 avril 2021 06 h 31

    On ne l’entend pas cette musique de la pénurie, on la voit plutôt si vous roulez dans le Quebec d’aujourd’hui ou il est écrit partout et en grand, « Nous embauchons ». Dans le JdMTL aujourd’hui on y lit: « Dans un rapport, la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante écrivait récemment que 67 % des PME d’ici éprouvent des problèmes de main-d’œuvre, et 26 % ont dû refuser des ventes ou des contrats. » faudrait-il voir les portes des entreprises québécoises fermer? C’est une affaire sérieuse ne souffrant aucune ironie.

    • Serge Pelletier - Abonné 10 avril 2021 22 h 43

      Hihihi... C'est toute une référence que ces organismes patronaux... Allez M. Montoya, un peu de courage et rendez-vous au bureau du personnel de ses entreprises qyui affichent dignement "Nous embauchons"... Vous pourrz alors vous rendre compte qu'il ne s'agit en fait qe du "bien paraitre"... Mais qui sait, peut-être pourriez avoir la chance de cumuler deux ou trois emplois simultanément... Cela vous aiderait à "payer" les coûts des logements qui explosent...