Le cortège des pharaons

En fin de semaine dernière, on a vu défiler en sons et lumières sur nos écrans l’étrange cortège de chars maquillés en embarcations funéraires pharaoniques dans les rues du Caire. Le spectacle ne cherchait pas tant à ébaudir les badauds de la capitale égyptienne, détournés de leurs perpétuelles cohues routières, qu’à frapper l’imaginaire du village global en relayant ces images sur la Toile. Coup fumant de pub planétaire.

Ces 22 chars allégoriques kitsch, dorés et couverts de symboles glorieux avaient été conçus pour le seul déplacement de ces momies royales du vieux musée urbain de la place Tahrir vers la nouvelle institution nationale flambant neuve en banlieue, afin d’attiser le désir des voyageurs étrangers. On le souhaite au pays. Car des attentats, la précarité de la situation au Moyen-Orient, la révolution de 2011, puis la COVID, bien sûr, ont éloigné les touristes, manne de l’économie.

Des fouilles incessantes mettant à jour des sarcophages et sites anciens ainsi que ce nouveau Musée national de la civilisation égyptienne se veulent des atouts de taille pour la relance. Dans quelques mois sera inauguré par ailleurs le Grand Musée égyptien (un des plus vastes au monde) près des pyramides de Gizeh, destiné aux somptueuses collections pharaoniques.

Depuis les conquêtes napoléoniennes lancées en 1798, l’Occident se fascine pour cette culture trois fois millénaire. Le raffinement des œuvres et des rituels funéraires, l’énigme de sa mythologie font depuis fureur. Ainsi les expositions égyptologiques, partout où elles se posent, brassent-elles des affaires d’or. L’art n’est pas gratuit.

Ce convoi de momies d’anciens rois et reines, samedi dernier, a pu nourrir la légende des malédictions à la Toutankhamon qui ne demandent qu’à resurgir. À pleins réseaux sociaux, plusieurs ont vu dans les déboires du cargo géant empêtré au travers du canal de Suez et le non moins récent accident de train ayant causé la mort de 18 personnes des effets du courroux de ces puissants embaumés peu friands de déménagements. Mais les légendes inspirent.

Il faut dire que le musée de la place Tahrir semblait tout droit sorti des débuts du XXe siècle à sa naissance, sur trésors entassés en bric-à-brac aux étiquettes illisibles à moitié décollées ou envolées sans crier gare. Et la salle des momies, avec en vedette les restes bien conservés du pharaon Ramsès II (XIIIe siècle av. J.-C.), dont le profil aquilin évoque celui de Jules César, était un espace sinistre sous éclairage blafard, sans panneaux explicatifs, qui effrayait les esprits tendres et délectait les plus hardis.

Sentinelle de ses trésors

Le nouvel établissement, apparemment clinquant — des photos en révèlent des aspects disneyiens adaptés au goût du client — mais riche de vraies merveilles, usera de sarcophages et d’objets des défunts avec décors de tombes pour servir d’écrins à ces momies-là dans une salle mieux équipée pour leur conservation.

L’Égypte redeviendra du moins la sentinelle des trésors sous sa garde. Elle qui fut tant pillée… Dans les grandes villes d’Europe et d’ailleurs, au British Museum de Londres, au Neues Museum à Berlin, où trône le célèbre buste de Néfertiti, au Louvre à Paris, entre autres, les œuvres d’art, momies et artefacts pharaoniques attirent leur plein de visiteurs, atouts économiques autant que culturels pour les pays hôtes. Butins de guerre et de pillages souvent, sous maintes provenances douteuses.

Le British Museum notamment exhibe des trésors archéologiques égyptiens, raflés sous époque coloniale, réclamés depuis des lunes à hauts cris par leur contrée d’origine. La fameuse Pierre de rosette, par laquelle Champollion put déchiffrer en 1822 les hiéroglyphes, attire, parmi d’autres artefacts précieux, des milliers de visiteurs au musée londonien. Or, des considérations diplomatiques s’en mêlent et l’UNESCO pousse à la roue des restitutions légitimes.

À qui appartiennent les œuvres d’art ? À leur berceau ? À ceux qui les ont acquises et mises en lumière ? Depuis 2009, certains musées européens, dont Le Louvre, ont remis quelques fragments de leurs avoirs à l’Égypte, mais qui veut sacrifier ses choux gras ? Jusqu’ici, Le Caire manquait de bâtiments bien adaptés, ce que les conservateurs étrangers renvoyaient au gouvernement égyptien par la tête.

Avec les musées qui naissent là-bas, spacieux et rutilants, enfin aux normes internationales, bien des objections aux restitutions tombent et le ballet diplomatique reprend de plus belle. Alors on regarde ce qui se passe sur les bords du Nil en songeant que ces nouveaux temples muséaux témoignent d’une civilisation antique exceptionnelle, mais aussi de l’histoire des pillages, des guerres, des salamalecs et du choc des cultures entre le Moyen-Orient et l’Occident en échos sonores dans l’avenir.

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