Le théâtre entre deux vagues

La semaine dernière, je suis allée au théâtre. Ça ne m’était pas arrivé depuis des lunes, forcément. C’était à La Licorne devant L’été souterrain de Steve Gagnon, premier solo de Guylaine Tremblay, mis en scène par Édith Patenaude. Nous n’étions pas très nombreux dans la salle, la jauge étant limitée comme il se doit. Inutile de se mettre sur son 31 pour les premières au temps de la COVID, avec des masques chirurgicaux en recouvre-binette. Mais la fébrilité de retrouver le théâtre était palpable.

Aller au théâtre semblait un moment précieux arraché au temps, un plaisir volatil et inquiet. Les représentations tiendront le coup, mais pour combien de temps ? Voir un spectacle entre deux vagues donne cette impression de manier un vase fragile en menace constante de tomber…

Le personnage de Guylaine Tremblay se réjouissait au départ de retrouver ses copains après une année passée loin d’eux. L’action se déroulait en Provence, dans la maison de campagne de cette Québécoise en vacances estivales aux côtés d’amis français invisibles. Alors, ce monologue semblait s’adresser à nous.

La comédienne était formidable en enseignante indépendante, ardente et bavarde qui se raconte et épingle ses amis sans tact, avec affection pourtant. Ce texte soulevait par sa voix toutes sortes de questions : le machisme, le complexe d’infériorité de tant de Québécois face aux Français, les bonheurs et les souffrances de la maternité, les rapports d’amour-haine avec sa propre société, la sexualité féminine, le déclin et la peur de la mort. L’ombre de Peter Mayle, l’auteur britannique d’Une année en Provence, flottait en arrière-plan. Marcel Pagnol recevait des clins d’œil de connivence, comme les bruyantes cigales du dehors.

L’enchaînement des différents étés sans repères temporels entraînait certaines confusions et redites, mais souvent l’apparition sur écran de Guylaine Tremblay prenait le relais de sa performance en personne. Alors son héroïne y gagnait une profondeur et le spectacle tirait sa force de ce double fond. L’été souterrain nous laissait toutes sortes d’empreintes de sens, mais après la pièce, le froid et la tombée prochaine du couvre-feu disséminaient les spectateurs presto. L’expérience théâtrale est différente en pareil contexte.

Un demi-sursis pour la culture

Quand François Legault et son équipe sont venus annoncer mardi dernier un reconfinement plus sévère de la métropole, j’ai pensé avec un soulagement anxieux à Guylaine Tremblay et à l’équipe de La Licorne, ainsi qu’à l’ensemble des théâtres, des cinémas, des salles de spectacle. Ils devront limiter encore davantage leurs espaces entre les sièges (vrai désastre pour les petites surfaces), mais sans fermer comme à Québec, à Ottawa et ailleurs en région.

« Avril est le mois de tous les dangers », affirmait le premier ministre. Qu’adviendra-t-il de ces enseignes montréalaises au cours des prochaines semaines ? Les activités parascolaires sont suspendues, touchant le milieu. François Legault n’avait pas abordé la jauge réduite des salles en conférence de presse, sans questions des journalistes sur le sujet par ailleurs. Ça montre l’intérêt que la culture suscite… Un retour envisageable au couvre-feu à 20 h bousculerait bien des horaires. On verra ce qui nous pend au bout du nez.

Le milieu des arts montréalais ne remettra pas le cadenas sur ses portes jeudi, à l’encontre des gyms. Reste qu’avec tout ça, en plus de la flambée des cas au Québec et des relâchements pascals qui envoyèrent valser tous les variants au bal communautaire, une partie du public se replie. Les salles de spectacle et de cinéma ont beau respecter l’ensemble des mesures sanitaires sans susciter d’éclosions, le virus aux mutations sauvages en fait frémir plusieurs, en attente de jours meilleurs avant de s’y déplacer.

On mise sur les vaccins, mais les points d’interrogation sont partout. Les gens continueront à manger et à se vêtir quand l’immunité vaccinale permettra de sortir vraiment la tête hors de l’eau. Reste cet univers culturel fragile qui vacille avec ses théâtres, ses cinémas, ses salles de concert et de spectacle, en sursis pour l’heure, mais sous indispensables contraintes qui affectent l’esprit même de leur vocation et leur capacité d’accueil.

Des voix optimismes assurent que tout reprendra bientôt comme avant, avec plus d’enthousiasme même, puisque le public mesurera la valeur de cette culture longtemps en tremblement, mais le doute s’est distillé chez d’autres. Tant d’artistes se cherchent du boulot ailleurs. Tant de gens ont pris goût à voir des productions sur l’écran du foyer.

C’est cette incertitude flottante qui fait le plus mal au milieu. L’art est un thérapeute. Puisse-t-il demain vacciner chacun contre la sinistrose qui a éclaboussé tant de monde dans ces vagues pandémiques.

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