Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux?

Il s’appelle Quentin Dufranne, il est Français, dans la fleur de l’âge (24 ans), et il voudrait bien s’établir au Québec où il habite et étudie depuis 2018. Seulement, c’est loin d’être fait. Quentin, un étudiant que j’ai brièvement eu sous mon aile à l’Université Concordia, est sur le point de terminer un troisième diplôme, en journalisme, après avoir obtenu un baccalauréat en biologie de l’Université de Tours, en conjonction avec l’Université Wilfrid-Laurier en Ontario, et une maîtrise en recherche en psychiatrie à l’Université de Montréal. Plus jeune, il avait rêvé de faire du journalisme, mais bon, « ce genre d’études n’est pas à la portée de tous en France », et il a laissé tomber. C’est seulement une fois au Québec qu’il a décidé de suivre son cœur.

Comme tant d’autres jeunes Français, Quentin Dufranne s’est laissé tenter par le Québec, ce « petit bout d’Europe en Amérique », offrant en plus des droits de scolarité très avantageux. Se sentant ici plus libre, avec plus de possibilités devant lui, il avait fermement l’intention, après une première année en Ontario, de jeter l’ancre en terre québécoise. Il n’en est plus si sûr. Pourtant, on voit bien que ce jeune homme est l’immigrant rêvé : bien éduqué et déjà intégré au Québec, en pleine santé, ambitieux, talentueux (croyez-moi) et francophone à l’os. Qui dit mieux ?Après quatre ans passés au pays, on se demande d’ailleurs pourquoi son acceptation officielle n’a pas encore eu lieu.

Quentin a fait jusqu’à présent tout ce qu’il faut. Après un premier permis d’études pour l’Ontario, il a obtenu un certificat d’acceptation du Québec (CAQ) et un permis d’études lui permettant de s’inscrire à l’Université de Montréal. Passant au stade de la maîtrise, il lui a fallu obtenir un second CAQ ainsi qu’un deuxième permis d’études. Il a fallu refaire la même chose une troisième fois, quand il s’est inscrit en journalisme à Concordia en 2020. Les deux démarches ne peuvent se faire simultanément : il faut obtenir d’abord le CAQ, ensuite, à quelques mois d’intervalle, le permis d’études. Et, bien sûr, s’acquitter des frais chaque fois : 116 $ pour le CAQ, 150 $ pour le permis. À noter que seul le Québec demande un document supplémentaire, le CAQ, pour étudier ici. Le Québec a bien sûr un statut unique en matière d’immigration, mais pourquoi faut-il doubler le temps d’attente et les frais à chaque étape ?

Après trois certificats d’acceptation et quatre permis d’études, Quentin a aussi obtenu un permis post-diplôme du fédéral (255 $) en vue de pouvoir travailler une fois ses études journalistiques terminées. Le voilà maintenant devant une demande de résidence permanente qui, elle, mène à la citoyenneté.

En Ontario, en temps normal, une telle démarche prend six mois, alors qu’au Québec, il faut compter entre 27 et 48 mois d’attente. Et il s’agit ici du volet conçu pour « accélérer la sélection des travailleurs qualifiés », le fameux Programme de l’expérience québécoise (PEQ), auquel Quentin, en tant que diplômé du Québec, a droit. Ayant réussi à obtenir son diplôme de l’UdeM avant le 31 décembre 2020, Quentin est particulièrement chanceux, car il a droit également aux délais d’avant la réforme du PEQ, c’est-à-dire environ 27 mois d’attente plutôt que de 42 à 48 mois, comme le veulent les nouvelles normes du PEQ entrées en vigueur en juillet dernier. Et on appelle ça une réforme ?

Dans le système d’immigration existant, Quentin Dufranne est sûrement un privilégié. Il n’aura pas à subir l’humiliation d’un test de français non plus, comme ce pauvre camionneur français dont nous parlait Le Devoir récemment, bien que le formulaire de demande de sélection permanente l’oblige néanmoins à attester, dans la section « connaissance du français oral », de certains critères, dont celui de pouvoir « reconnaître des manifestations d’humour dans une conversation ». Un peu fort de café, non ? Depuis quand le sens de l’humour est-il une mesure de la compétence linguistique ? On connaît de grands linguistes et quelques académiciens qui échoueraient lamentablement à ce test, en tout cas.

Tout ça pour dire que, tout heureux qu’il devrait être, Quentin s’est retrouvé à l’urgence psychiatrique en octobre dernier. Crise d’anxiété aiguë. « On ne se rend pas compte de l’épée de Damoclès qui nous pend continuellement au-dessus de la tête. On fait tous ces efforts sans être sûrs de rien », explique-t-il. Quentin connaît quelques compatriotes qui ont fini par plier bagage, « dégoûtés ». D’autres lui suggèrent de reprendre le chemin de l’Ontario, où tout est plus simple. « C’est plus rapide et il n’y a pas ce complexe envers les Français », ajoute-t-il, lui-même dépité après avoir subi plusieurs commentaires désobligeants à cause de son accent.

Les Québécois se disent pourtant ouverts à l’immigration et particulièrement heureux de l’immigration francophone. Pourquoi faut-il alors que le processus soit si compliqué ? Si la partie est loin d’être gagnée pour un jeune Européen, blanc, francophone, bardé de diplômes, imaginez ce que ça doit être pour les autres ?

35 commentaires
  • Yves Corbeil - Inscrit 7 avril 2021 00 h 59

    24 ans, bien éduqué, (en pleine santé), ambitieux, talentueux et francophone à l’os

    Un bac en biologie, une maitrise en recherche psychiatrique et un autre bac en journalisme cette fois obtenue un mois après être entrer à l'urgence psychiatrique pour une crise d'anxiété aïgue, il doit sûrement trop étudier. Quel est le rapport avec le québécois qui (attends pour être heureux) et le jeune français qui attends quoi pour rejoindre le marché du travail et être heureux de travailler dans le domaine de son rêve. La citoyenneté viendra d'elle même un moment donné après qu'il aura commencé à gagner sa vie au Québec, il est où le problème. J'ai travaillé un certain temps en fin de carrière comme camionneur et la compagnie pour laquelle je travaillais, recrutait des européens et les mettaient au volant après qu'ils aient complété le nécessaire pour obtenir un permis classe 1 pour conduire en amérique et la citoyenneté venait d'elle-même plutard puis personne en faisait un plat car leur rêve de parcourir les Amériques était en marche. Alors pourquoi faudrait-il que votre example obtienne la sienne tout de suite, qu'est-ce qui presse tant. Expliquez moi je ne comprends pas ce qui presse dans son cas ou tous les autres cas semblable. Le rêve ça devrait être d'avoir la chance de gagner sa vie ici et la citoyenneté sera une formalité le temps venu, enfin je pense.

    Moi madame chu heureux et je n'ai pas de crise d'anxiété quoi que des fois après vous avoir lu, faut que j'ailles prendre une petite marche, question d'équilibre. Vous, votre anxiété covid, ça va mieux. Bonne semaine.

    • Pierre Desautels - Abonné 7 avril 2021 08 h 34

      Mais bien sûr, pas de problème! Votre "me, myself, and i" va très bien.

    • Gilles Théberge - Abonné 7 avril 2021 09 h 25

      Ha ha ha, " il est où le bonheur, il est où "... ?

    • Nadia Alexan - Abonnée 7 avril 2021 11 h 34

      Essayez de vous mettre dans les souliers des autres, monsieur Yves Corbeil.
      Pourquoi faire attendre les immigrants qui veulent s'installer chez nous de vivre pendant 4 ou 5 ans dans l'anxiété et les dépenses majeures, avec des procédures bureaucratiques, sans aucune bonne raison?
      Il faut simplifier pas compliquer une démarche qui est déjà difficile pour ceux et celles qui décident de quitter leurs pays d'origine.

    • Marc Pelletier - Abonné 7 avril 2021 14 h 42

      M. Corbeil, vous qui êtes bien informé, expliquez-moi la justificatrion de l'écart de 6 à 27 mois d'attente entre l'Ontario et le Québec pour qu'un étudiant obtienne sa résidence permanente ?

  • Clermont Domingue - Abonné 7 avril 2021 03 h 08

    Vantard

    Ne nous faisoms -nous pas beaucoup d'illusions sur nous-mêmes? D'où nous vient ce besoin de nous croire les meilleurs?

  • François Leduc - Abonné 7 avril 2021 06 h 25

    Il a choisi le Québec et l’anglais

    Vous avez raison, le processus d'immigration dans son cas est inutilement tatillon. Il a tout de même choisi de faire en grande partie ses études en anglais pour certainement y travailler dans cette langue ici ou à l'étranger. Est-ce vraiment un atout pour le Québec ?

    Difficile de croire que seuls ses problèmes d'immigration seraient à l'origine de sa crise d'anxiété aiguë.

    • Jacques Patenaude - Abonné 7 avril 2021 11 h 20

      Jacques Parizeau a étudié en anglais au London school of économics, tout comme Guy Rocher aussi a étudié en anglais aux USA, René Lévesque a commencé sa carrière de journaliste comme correspondant pour l'armée américaine durant la guerre. Est-ce que ça les a empêché d'être parmi nos plus grand défenseurs?
      Au-dela de l'exemple donné la chroniqueuse souligne un problème important avec ce ministère.

    • Cyril Dionne - Abonné 7 avril 2021 12 h 46

      Vous avez raison M. Leduc.

      « Quentin Dufranne s’est laissé tenter par le Québec, ce « petit bout d’Europe en Amérique », offrant en plus des droits de scolarité très avantageux. »

      Traduction. Des études universitaires gratuites au frais des contribuables québécois. Les francophones hors Québec n'ont pas droit à cette grande générosité québécoise. Ils paient les frais d'étudiants étrangers.

      L’Université Concordia et l’Université Wilfrid-Laurier en Ontario. Deux universités anglophones. Pourquoi est-il l’immigrant rêvé? Parce qu’il est bien éduqué aux frais des Québécois et francophone à l’os alors qu’il étudie en anglais pour probablement travailler dans cette langue?

      Est-ce qu’une personne bien éduquée, bien intégrée dans son pays d’origine, en pleine santé, ambitieuse, talentueuse et francophone à l’os ne serait-elle pas mieux en France? Il y a anguille sous roche dans cette affaire. Tout est toujours plus beau que la vérité.

  • Raymond Chalifoux - Abonné 7 avril 2021 06 h 34

    Ici ou ailleurs... même foutoir!

    Les pénuries de main-d'oeuvre sont criants à peu près partout en Amérique du Nord tandis que les camps de réfugiés - camps d'affamés - sont pleins à craquer: belle mentalité!

  • Hélène Lecours - Abonnée 7 avril 2021 06 h 57

    Les fonctionnaires fonctionnent

    Et ça donne l'impression qu'ils ont peur d'en manquer, qu'ils étirent la sauce au cas où ? Plus on accumule, mieux ça va pour eux. Ils vont pouvoir argumenter qu'ils ont trop de travail. Et puis l'efficacité n'est pas l'affaire des fonctionnaires après tout, dont la devise semble être: "pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué?" Il y a de quoi devenir enragé, je n'en doute pas. Mais, du calme, voyons! Le bon sens reviendra au logis un jour.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 7 avril 2021 09 h 01

      Oui,le bon sens reviendra au logis le jour où se liberera des gentils fédéralistes qui tournent en rond les deux pieds dans le meme soulier

      usé à la corde.

    • Jacques Patenaude - Abonné 7 avril 2021 11 h 13

      On peut mettre tout ça sur la faute des fonctionnaires, c'est la réponse facile. Moi je crois qu'il faut d'abord interroger les politiciens qui étaient et qui sont au pouvoir. J'ai œuvré dans ma carrière en collaboration avec des fonctionnaires. Quand la vision du ministre était claire et que les règles étaient bien définie ça allait vite mais quand on ne sait pas où s'en va le gouvernement rien ne peut être bien organisé et ça deviens tatillon. Ce qu'il faut c'est clarifier quel sont les objectifs que vise ce gouvernement et là rien n'est clair. Il faut d'abord que ce soit définit par le niveau politique. Veut-on une immigration qui bouche des trous à court terme ou a-t-on une vision à plus long terme tenant compte des besoins globaux de notre collectivité? Ce qui m'inquiète le plus c'est que dans ce que le Québec contrôle en l'immigration il n'y a pas d'autre vision que de boucher des trous. Tant que ce gouvernement n'aura pas établit une politique claire sur l'immigration on va continuer comme maintenant et perdre de futurs citoyens dont nous aurons besoin.

    • Marc Pelletier - Abonné 7 avril 2021 15 h 41

      M. Patenaude, je suis en total accord avec votre propos : si les fonctionnaires, au fédéral, font le travail sur une période de 6 mois, il n'y aucune raison pour que les fonctionnaires au Québec ne puissent réaliser un travail semblable en moins de 27 mois.
      Sauf si le politique étire volontairement la sauce, justifiant ainsi ses objectifs, qu'il nous faut encore déduire, suite à son inertie. Mais il devra bien en répondre un jour ! Mais d'ici là, il ne réponds pas à l'attente des québécois.