Ressac

Antonio Barrette meurt en 1968 à Montréal, après avoir passé sa vie à Joliette. Député dévoué à Maurice Duplessis, au point d’avoir choisi une image de celui-ci plutôt que la sienne pour illustrer la couverture de ses propres mémoires, cet éphémère premier ministre aimait s’afficher avec des livres, dans sa volonté de se grandir socialement.

Son épouse, passionnée par les travaux de reliure, avait entrepris de rehausser de maroquin les ouvrages de la bibliothèque de son Antonio. Les reliures réalisées par madame avaient ceci de particulier que les noms des auteurs y avaient tous été remplacés par celui de l’illustre mari. Si bien qu’à regarder vite cette bibliothèque, on pouvait croire qu’Antonio Barrette était l’auteur universel d’à peu près tout…

Depuis La guerre des Gaules, de Jules César, jusqu’aux ouvrages de campagne électorale écrits à plusieurs mains, comme celui de Denis Coderre, les livres que produisent ou que fréquentent les chefs politiques s’avèrent toujours un baromètre des idées qui pèsent sur une société.

Pas une semaine ou presque ne passe désormais sans que le premier ministre François Legault dise un mot, sur les réseaux sociaux, à propos de ses lectures. L’homme aime lire, du moins un certain type d’ouvrages. Il ne s’en cache pas, à la différence d’un Duplessis qui contenait tout appétit de culture dans les limites de sa vie privée, là où opérait une forte passion pour l’opéra et la peinture.

Ces jours derniers, le premier ministre Legault raconte avoir lu le plus récent livre de croissance des finances personnelles signé par Pierre-Yves McSween. Cette lecture lui a donné l’occasion de rappeler sa réussite à l’américaine. Il était, malgré ses origines modestes, bien déterminé à être indépendant de fortune à l’âge de quarante ans. Et grâce à sa volonté, mâtinée d’un peu de chance, dit-il, ce projet a réussi. Autrement dit, quand on veut, on peut. Reflet de cette éclatante réussite sans doute, sa maison privée d’Outremont vient d’être mise en vente pour la bagatelle de 5 millions de dollars.

Le sous-texte de pareille fable de la réussite est de dire à ceux qui travaillent tout le temps, mais qui n’obtiennent rien de mieux, qu’ils ne travaillent tout simplement pas encore assez. Il existe pourtant une présence autrement plus décisive que le travail pour expliquer la destinée de chacun : l’argent. Ceux qui jouissent de sa maîtrise pilonnent les autres, tout en laissant volontiers entendre que leur maîtrise de l’espace social tient à leur seul mérite. Ce modèle de la réussite, pour étroit qu’il soit, est sans cesse distillé puis inoculé dans toutes les consciences, avec un effet social global à l’évidence plus déterminant qu’une dose d’AstraZeneca… En vérité, très rares sont ceux qui parviennent à passer à travers les frontières de leurs origines sociales pour échapper du coup à la ligne de démarcation de l’injustice et de la distribution inégalitaire des chances autant que des possibles.

Le premier ministre Legault écrivait, il y a quelques jours, avoir lu aussi Duplessis est encore en vie, un livre de Pierre B. Berthelot. J’y apparais, soit dit en passant, dans le rôle invraisemblable d’un disciple du sénateur ultra-fédéraliste Jacques Hébert, au détour des élucubrations d’un ex-député néoduplessiste. En parlant de ce curieux livre, le premier ministre cite, ému, un extrait de la série télévisée Duplessis, de Denys Arcand. Duplessis s’adresse à Adélard Godbout, son homologue : « Souhaite jamais de mal à notre monde, Adélard ! Ils ont peut-être des défauts, mais c’est pas leur faute… Ils ont pas eu le temps de se développer. Ils ont défriché ce pays-là dans la misère noire, rongés par les poux, à manger du navet des hivers de temps. Ils ont pas de leçons à recevoir de personne ! […] On n’a peut-être pas réussi grand-chose. Mais rien que ça, c’est assez pour être fiers de nous autres. Puis, je veux plus jamais entendre rien contre nous autres. »

Quand les conditions de l’exploitation ne changent pas, il reste à certains qui en profitent le rêve de croire que la pauvreté qui en résulte constitue une richesse et une fierté. Duplessis était tellement fier de cette époque où l’on mangeait du pain noir, où l’on n’apprenait ni à lire ni à écrire, dans la gloire sublimée de la paysannerie et de la survivance, qu’il a tout fait pour que la condition des siens ne change pas trop. Ses ministres affirment à répétition, tout comme lui, leur haine du progrès social au nom de la préservation de ce monde d’antan sur lequel veille l’élite. Cette élite, affirme dans les années 1950 le ministre Antoine Rivard, « ne reculera jamais » et « avancera toujours », à condition bien sûr que se perpétue indéfiniment cet « habitant canadien-français ».

La perpétuation du monde tel qu’il est se fait sous le couvert de cette fable où chacun serait supposément libre de choisir sa trajectoire. Cependant, ce qui détermine la position d’un individu dans la hiérarchie sociale, ce ne sera pas seulement la somme de ses capacités, mais un rapport de force que celui-ci instaure à son avantage. Peut-être est-ce pour cela qu’il n’apparaît pas trop embarrassant au premier ministre Legault de voir son bien-aimé ministre Pierre Fitzgibbon tremper dans les eaux des paradis fiscaux, sous les auspices d’une compagnie nommée White Star, même nom d’ailleurs que la firme qui possédait jadis le Titanic

En octobre 2019, à l’occasion d’une rencontre entre le premier ministre Legault et l’homme d’affaires et hockeyeur Serge Savard, ce dernier affirmait, pour mettre les choses au clair, que son père avait voté toute sa vie pour l’Union nationale. En Abitibi, Laurent Savard était un organisateur du parti de Duplessis. Devant ces aveux d’allégeance à un passé ultra-conservateur de la part de l’ancien capitaine des Canadiens, le premier ministre Legault ne se démonta pas et répondit du tac au tac que l’Union nationale, « maintenant, ça s’appelle la CAQ ».

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