Domination

L’angoisse parfaitement fondée devant la domination « systémique » de la langue anglaise dans le monde contemporain, devant l’irrépressible sentiment d’une érosion inéluctable face à la « suprématie linguistique » anglo-saxonne… est loin d’être l’apanage des Québécois nationalistes.

En témoigne le malaise devant la délivrance toute récente, par le gouvernement d’Emmanuel Macron, d’une nouvelle carte d’identité nationale bilingue en France… sur laquelle, pour être sûr que tout le monde comprenne, on a inscrit en anglais les mots sex à côté de « sexe », card à côté de « carte » et identity à côté de « identité »… le mot « nationale » ayant disparu dans la version traduite.

Le Monde a mis hier en ligne une tribune signée par une cinquantaine d’écrivains, d’artistes et de professeurs qui dénoncent « l’infériorisation de soi et la soumission » symbolisées par une telle décision, « une carte d’identité […] dans la langue de ceux qui ont claqué la porte de l’Europe », « message ridicule et humiliant ».

Les auteurs soulignent que, pour se conformer au règlement européen de juin 2019 qui prescrit l’usage d’une seconde langue sur la carte d’identité nationale (inconnue ici ou aux États-Unis, où le permis de conduire en tient souvent lieu… mais courante en Europe), le gouvernement enfreint une loi nationale (la loi Toubon de 1994) et peut-être la Constitution française !

Les Britanniques partis… il n’y a plus que 1 % de la population européenne qui ait l’anglais comme langue maternelle. Et deux petits pays (sur les 27 de l’Union) accordant à l’anglais un « co-statut » officiel. Mais à Malte (500 000 habitants), il y a d’abord le maltais, parlé par 96 % de la population.

Reste l’Irlande (5 millions d’habitants), qui a gagné de haute lutte son indépendance il y a un siècle contre les Anglais, même si elle n’a pas échappé à l’assimilation linguistique… et qui déclare aussi comme langue officielle le gaélique irlandais (assez peu parlé dans les faits).

Tout ça, sur un demi-milliard d’Européens dont, à tout casser, un petit quart sachant parler l’anglais (avec des pointes de 50-75 % en Allemagne et dans quelques pays nordiques). Et encore, il s’agit dans bien des cas, même chez ceux qui affirment, de haut, « maîtriser l’anglais », d’un globish qui ne sera jamais qu’une langue seconde, qualitativement appauvrie comme prix de son extension.

Sans compter l’infériorité que cette suprématie impose, par exemple dans l’administration quotidienne de l’Union européenne (UE), à tous les non-natifs (c’est-à-dire à l’écrasante majorité) dans leurs échanges avec les natifs (une infime minorité)… auxquels vient se joindre la cohorte des anglo-enthousiastes d’adoption, ceux-là mêmes qui affirment « posséder l’anglais » et dénigrent le caractère « petit et replié » de toute résistance, devenue « vaine ».

Pourtant, lors des négociations du traité de Rome en 1957, les pères de l’Europe se parlaient surtout en allemand. Jusqu’au début des années 1990, presque la moitié des documents de la Commission européenne étaient conçus en français, pour être ensuite traduits en allemand, en anglais, etc.

Et même en 2021, l’UE a des têtes dirigeantes (la présidente allemande de la Commission, le président italien du Parlement, le président belge du Conseil, sans oublier le chef de la diplomatie, un Espagnol catalan)… qui, toutes, savent très bien manier le français !

L’expansion à tout-va de l’UE au début des années 2000 a été un vecteur décisif de l’extension du globish. « La langue de l’Europe, c’est la traduction », disait le grand polyglotte Umberto Eco. On a bien raillé les armées de traducteurs qui ont accompagné depuis ses débuts l’administration européenne.

Mais le malaise européen, cette révolte plus ou moins diffuse contre un pouvoir lointain et… alien, c’est aussi — entre autres et nombreuses choses — quelques Français qui se lèvent et disent aujourd’hui « Halte au tout-à-l’anglais ! » Et dont les arguments valent bien ceux de ces extraterrestres qui, envahissant la Terre dans un vieux film américain de science-fiction, hurlent : « Any resistance is futile ! »

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada. francobrousso@hotmail.com

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