Tout le monde veut aller au ciel

En 1967, la chanteuse britannique Petula Clark avait fait un tabac avec sa chanson (traduite de l’anglais) intitulée Tout le monde veut aller au ciel, mais personne ne veut mourir. Son médecin avait eu beau lui annoncer que sa dernière heure était venue, le vieil oncle riche à millions refusait d’abandonner son argent sur terre. À la porte du paradis complètement désert, saint Pierre était en larmes.

La grande majorité des Québécois aimeraient vivre dans un pays où le français serait roi et maître. Même Jean Chrétien a déjà dit regretter que Montcalm ait perdu la bataille des plaines d’Abraham. La presque totalité des francophones (92 %) estiment que le français doit être protégé et comptent (87 %) sur le gouvernement Legault pour le faire, selon un sondage Léger–Le Devoir dont les résultats ont été publiés au début de la semaine. Le problème est que trop peu sont prêts à payer le prix de leur rêve.

Le « père de la loi 101 », Camille Laurin, pensait qu’en leur redonnant la fierté de leur langue, ils auraient envie et trouveraient le courage de prendre le meilleur moyen d’en assurer la pérennité, c’est-à-dire faire du Québec un État souverain, mais ils ont préféré se satisfaire du verre à moitié plein.

En ce sens, Stéphane Dion avait raison de dire que la loi 101 était une « grande loi canadienne », même si une grande partie du Canada anglais ne l’a toujours pas compris. Il est vrai que l’apathie des Québécois face à la dégradation de la situation du français depuis un quart de siècle ne lui a donné aucune raison d’essayer de comprendre.

Il est sans doute rafraîchissant d’entendre ce Camerounais, installé à Saint-Hyacinthe avec son épouse d’origine angolaise, expliquer qu’il a retrouvé le goût du français au Québec, mais on se demande parfois si les Québécois de souche ne l’ont pas perdu. La série de textes publiés cette semaine dans Le Devoir laisse perplexe.

Le cri d’alarme lancé par des étudiants de l’Université Laval, qui s’inquiètent de l’utilisation grandissante de l’anglais dans leur établissement, comme c’est le cas dans d’autres universités québécoises, l’attrait irrésistible que les jeunes francophones ressentent pour le cégep anglais, la bilinguisation accélérée des milieux de travail, la généralisation du Bonjour-Hi sont autant de signaux qu’un point de non-retour risque d’être bientôt atteint.

On a dénoncé avec raison le laxisme des gouvernements libéraux qui, pendant quinze ans, ont assuré que le français se portait à merveille au Québec, mais il faut bien reconnaître qu’ils n’ont pas senti une grande pression de l’opinion publique pour donner le coup de barre qui s’imposait. Ceux qui s’inquiétaient étaient présentés comme des alarmistes qui refusaient aux Québécois l’entrée dans l’ère de la mondialisation.

Personne n’a jamais nié les bienfaits du bilinguisme individuel, qui a été confondu avec le bilinguisme institutionnel, y compris celui de l’État. La loi 101 prétendait faire du français « la langue de l’État et de la Loi aussi bien que la langue normale et habituelle du travail, de l’enseignement, des communications, du commerce et des affaires ». Encore fallait-il prendre les moyens de concrétiser cet objectif.

  

Les mesures que le gouvernement Legault présentera sous peu seront sans doute moins costaudes qu’on pourrait le souhaiter. La croissance exponentielle des admissions au cégep anglais sera limitée, mais les francophones et les allophones y auront toujours accès. On voudra aussi éviter d’imposer des obligations trop lourdes aux petites entreprises.

Plusieurs les jugeront néanmoins excessives. Comme le disait Pierre Falardeau, on va toujours trop loin pour ceux qui ne veulent aller nulle part. Déjà la communauté anglophone estime que la loi actuelle brime ses droits. Il ne fait aucun doute qu’au Canada anglais le Quebec bashing trouvera de nouvelles munitions dans son renforcement.

En 1977, la loi 101 a été qualifiée de nazie. Au Québec même, l’opposition à son adoption était très vive, menée à l’Assemblée nationale par le PLQ. Le directeur du Devoir de l’époque, Claude Ryan, a écrit pas moins d’une trentaine d’éditoriaux pour la dénoncer. René Lévesque lui-même hésitait, mais la majorité des francophones étaient prêts à aller de l’avant.

Cette fois encore, elle sera derrière le gouvernement Legault, mais il ne pourra pas tout faire seul. Dans quelle mesure les Québécois sont-ils prêts à collaborer ? On aura beau renforcer la loi, ses effets resteront limités si la population ne fait pas en sorte qu’au-delà de la lettre, son esprit aussi soit respecté. Il faudra que les francophones s’imposent à eux-mêmes ce qu’ils prétendront exiger des autres.

À deux reprises, les Québécois ont choisi de demeurer au sein de la fédération canadienne. Ils en avaient parfaitement le droit, mais cela impliquait de continuer à vivre dans un État où le français sera une langue de plus en plus minoritaire, dont la survie exigera un effort de plus en plus grand.

31 commentaires
  • Roger Gobeil - Inscrit 3 avril 2021 02 h 00

    Déclin du français

    Cette fois-ci quand on voudra améliorer nos lois protectrices de la langue française, nous devrons affronter en plus du Québec bashing habituel les nouvelles accusations à la mode de racisme systémique. Tenez-vous bien, ça va y aller fort et pas seulement en provenance du ROC. Ici même, nos valeureuses oppositions vont s'en donner à coeur joie en accusant le gouvernement de faire tout tout croche, d'en faire trop et pas assez en même temps. La protection du français sera le dernier de leurs soucis. Peut-être serions-nous mieux de ne rien faire tout simplement. Pauvre Québec français, son déclin n'est pas fini.

    • Christian Roy - Abonné 3 avril 2021 17 h 30

      Étrange réflexion M. Gobeil qui met à mon avis votre incompréhension du qualificatif "systémique" donné au terme racisme.

      La question de l'épanouissement espéré de l'utilisation de la langue française au Québec dans l'espace publique passe justement par une approche... systémique. Il s'agit de considérer ce sujet d'importance comme pris dans son ensemble; on ne peut comprendre ce qui se passe au Québec concernant l'usage de langue en isolant les différents éléments et facteurs qui la composent, On parle ici essentiellement de choix et comportements humains où se produisent, par exemple, des rétroactions ouvertes ou fermées, des phénomènes d'auto-régulation, d'homéostasie et d'échanges variés. On parle de normes sociales, de croyances, d'intérêts partagés, circonstantiels, divergeants.

      L'approche systémique permet d'obtenir une vision qui dépasse la courte-vue individuelle tout en permettant, ironiquement d'en inclure la perspective.

      Nous avons collectivement besoin d'une grille de lecture suffisamment ample pour contribuer à protéger et faire fleurir notre langue en terre d'Amérique. Nous ne pouvons nous priver de cet outil. La capacité d'avoir accès à une pensée de type complexe peut être exercée sans complexe - et en français !

  • Pierre Labelle - Abonné 3 avril 2021 06 h 46

    Les babines et les bottines!

    Des mesures costaudes nous ont dit les babines de Simon-Jolin Barrette ! Ses bottines vont-elles suivrent ? C'est ce que nous allons voir dans les prochaines semaines.

    • Serge Gagné - Abonné 3 avril 2021 10 h 49

      Suivre, Monsieur Labelle, suivre... Pas « suivrent »!!! Le français, ça s'apprend!!!

      Serge Gagné, traducteur agréé

    • Huguette Lavigne - Abonnée 3 avril 2021 13 h 59

      Deux verbes qui se suivent, le dernier se met à l'infinitif. Merci M. Labelle.

  • Germain Dallaire - Abonné 3 avril 2021 08 h 10

    Noyer le poisson

    Même dans les années 70 où l'affirmation du français atteignait son apogée, la jeunesse québécoise dont j'étais écoutait du Pink Floyd, du Jethro Tull ou encore les Beatles. Cela ne l'empêchait pas d'écouter du Félix Leclerc, du Pauline Julien ou du Séguin. La langue anglaise tout comme sa culture sont dominantes dans le monde ce qui est encore plus vrai quand on vit aux pieds de l'empire. Et c'est sans parler des similitudes comportementales inhérentes au fait de faire partie avec les USA du "nouveau monde". Il y a cependant tout un monde entre parler de cet attrait pour le moins normal et s'en servir pour culpabiliser les québécois(e)s de l'anglicisation galopante actuelle. Quand on est rendu qu'on convoque Jean Chrétien et Stéphane Dion dans ce débat, on est dans l'trouble. S'ils lisent ces lignes ce matin, ces derniers doivent ressentir un regain d'auto satisfaction qu'ils ne méritent certainement pas. Tout cela fait l'impasse sur le fait que les lois sont à la fois une émanation et un signal qui déterminent des comportements à venir. Autrement dit, il y a le ressenti de chacun qui permet de dire à peu près tout et son contraire et il y a la politique où les décisions collectives se prennent. Parler de l'insuffisance de la loi 101 sans parler des multiples décisions de cour fédérale qui l'ont affaibli au fil des ans, c'est omettre l'essentiel. De même parler de l'échec du référendum sans mentionner qu'il ne s'en est fallu que d'un cheveu pour qu'il passe et que ce cheveu a été inséré de forçe par les magouilles des fédéralistes, c'est oublier l'essentiel. C'est pas vrai qu'on a toujours ce qu'on mérite. On voudrait noyer le poisson et on ne ferait pas mieux.
    Parlant politique, il est assommant de convoquer les sondages pour dire que les québécois(e)s font confiance à la CAQ. C'est oublier aussi que ça devait être la même chose pour le gouvernement Bertrand et que le bill 69 n'a fait que commencer le débat. Ce n'est pas un hasard si la CAQ est aussi hésitante..

    • Germain Dallaire - Abonné 3 avril 2021 08 h 58

      Oups! Petite erreur, il s'agit bien du bill 63 et non 69.

  • Clermont Domingue - Abonné 3 avril 2021 08 h 51

    Illusion.

    87% comptent sur papa Gouvernement. Il est illusoire de penser que les francophones s'imposeront à eux-mêmes ce qu'ils exigent des autres.

  • René Pion - Abonné 3 avril 2021 08 h 59

    Tout bon québécois est fier de montrer aux yeux du monde qu'il existe dans l'est du Canada un peuple distinct du ROC composé ni plus, ni moin, d'americains de langue française. Ici au Québec, tout le monde se désolerait d'assister à une assimilation irréversible et voir en 2 générations la disparition de ce que nous sommes.
    En même temps, tout jeune québécois animé par la réussite professionnelle sait très bien que la connaissance de l'anglais est indispensable. Nous devons offrir un enseignement de qualité, des stages d'immersion afin de favoriser l'apprentissage d'une langue seconde. Le français au Québec doit être la seule langue officielle tout en favorisant l'apprentissage aux jeunes qui devront connaître l'anglais.

    • Christian Roy - Abonné 3 avril 2021 17 h 48

      @ M. Pilon,

      Tout citoyen vivant sur le territoire québécois doit pouvoir communiquer en français. Cette langue doit être indispensable.

      Pour reprendre ce que vous écrivez ci-dessus...Nous devons offrir un enseignement de qualité de la langue française à tous, et au besoin, des stages d'immersion afin d'en favoriser l'apprentissage.

      Ça peut faire grincer des dents, je sais. Mais pourquoi ne pas réinventer le contrat sociel ?