Minimalisme numérique et autonomie

Il y a longtemps que je ne vous ai amenés faire un tour du côté de la recherche. L’actualité m’incite à le faire cette semaine.

Se multiplient en effet ces temps-ci les épisodes haineux sur les réseaux sociaux (les plus récents concernent des personnalités qui sont harcelées pour s’être fait vacciner), des épisodes qui sont parfois si violents et si nombreux qu’ils ont conduit des élus à renoncer à briguer de nouveau les suffrages.

Les maux et les dangers des médias sociaux (dépendance, propagation de faussetés, polarisation, obésité, anxiété, par exemple) sont bien documentés, de même que certains des mécanismes par lesquels ils les produisent.

En voici un dont je soupçonne qu’il l’est moins et qui mérite d’être connu.

Le cycle pour vous accrocher

En 2018, l’homme d’affaires et spécialiste de l’ingénierie comportementale Nir Eyal publiait le livre à succès Hooked. Comment créer un produit ou un service qui ancre des habitudes.

Dans une économie comme la nôtre où de nombreuses voix cherchent à capter votre attention, ce qu’il y enseignait, et qui est redoutablement efficace, a eu de nombreux échos. Voici cette recette en quatre points (ma traduction).

Déclencheur: Il s’agit d’attirer l’attention de l’utilisateur sur une application, par exemple en diffusant un message qui apparaît sur un appareil.

Action: Il s’agit d’inciter l’utilisateur à faire quelque chose, par exemple visiter tel site pour une raison donnée.

Des récompenses variées: Il s’agit de lier l’action à une récompense, mais à une récompense qui est parfois très gratifiante, par exemple indiquer que votre message est très populaire, alors que parfois il ne l’est pas, comme une simple notification qu’un ami a publié un message.

Investissement: Il s’agit cette fois de demander à l’utilisateur de s’investir — par exemple en changeant sa photo de profil ou en publiant un message, de manière à faire en sorte qu’il soit disposé à revenir sur l’application pour entrer dans de nouveaux prochains cycles d’accrochage.

Il y a certainement quelque chose de familier pour vous dans cette boîte de Skinner 2.0. Sa recette est justement celle qu’utilisait et utilise encore la compagnie créée par Eyal pour placer des annonces sur Facebook.

Je suggère depuis longtemps que le cours Éthique et culture religieuse (ECR) soit remplacé par un cours d’éducation à la citoyenneté. Il comprendrait nécessairement une section consacrée aux médias et, entre autres choses, on y enseignerait ce qui précède.

Mais j’en viens à cet article dont je veux vous parler.

Un devoir envers soi-même

Je pense qu’on trouverait, parmi celles et ceux qui ont réfléchi à cette importante question des finalités de l’éducation, un très large consensus quant au fait qu’elle veut construire l’autonomie des personnes, c’est-à-dire les rendre aptes à choisir, selon la formule consacrée, le modèle de « vie bonne » auquel elles aspirent.

Dans un texte stimulant, Timothy Aylsworth et Clinton Castro reviennent sur tous ces périls que nous font courir les médias sociaux et conviennent qu’on peut en tirer la conclusion qu’il faut, face à eux, faire preuve de prudence — et j’ajoute : qu’il est raisonnable d’enseigner à nosjeunes ce qui justifie cette prudence et les inciter à la pratiquer, eux aussi.

Mais ils soutiennent autre chose, d’un grand intérêt. Selon eux, nous avons, en tant qu’agents rationnels, une obligation morale envers nous-mêmes de préservation de ce qui fait notre dignité et celle de l’humanité.

Je vous épargne le détail de l’argumentaire, d’inspiration kantienne, mais il soutient qu’étant donné notre devoir de cultiver et de protéger notre autonomie, nous devons vouloir être des minimalistes numériques.

En classe

Revenons à notre cours d’éducation aux médias, composante importante du tout nouveau cours d’éducation à la citoyenneté.

Sans en nier les qualités, on y a présenté tous ces graves dangers que présentent les nouveaux médias, tous ces mécanismes, procédés et techniques par lesquels ils nous tendent des pièges.

La classe pratique de temps en temps la philosophie pour enfants. Elle se transforme alors en communauté de recherche, dans laquelle on apprend, en les pratiquant, ces vertus épistémiques (écouter autrui, échanger avec respect, accepter qu’on puisse être en désaccord, et bien d’autres choses) indispensables au futur citoyen.

Cette fois, par un habile texte de mise en situation, on va discuter de la question de savoir si, puisqu’elle menace notre autonomie et compte tenu des devoirs que nous avons envers nous-mêmes (un court extrait de Kant sera même lu là-dessus…), il n’est pas de notre devoir moral de pratiquer un certain minimalisme numérique. Dans quelle mesure le cas échéant ? Comment ?

Retirons-nous en silence : ça discute fort dans cette classe…

Une lecture

Timothy Aylsworth et Clinton Castro, « Is there a duty to be a digital minimalist ? », Journal of Applied Philosophy. À paraître. En ligne depuis le 14 février 2021. [https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/japp.12498]

En exergue de ce texte, on cite ceci de Thoreau, qui prend une belle résonance aujourd’hui : « Les gens sont devenus des outils de leurs outils. »

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