Le NPD tourne-t-il le dos au Québec?

Il y a dix ans aujourd’hui s’est passé un événement qui a changé le cours de l’histoire politique du Québec et du Canada. Le passage à Tout le monde en parle du chef du Nouveau Parti démocratique (NPD) de l’époque, Jack Layton, le 3 avril 2011, est survenu à un moment où le Parti libéral du Canada affichait les pires scores de son histoire dans les sondages d’opinion publique et où de plus en plus de Québécois se demandaient si le Bloc québécois avait encore une raison d’être à Ottawa.

À TLMEP, M. Layton, atteint d’un cancer et marchant à l’aide d’une canne, a su présenter son parti comme une solution de rechange progressiste aux deux partis qui détenaient la majorité des sièges au Québec depuis 18 ans, et surtout à un Parti conservateur du Canada jugé trop à droite par une majorité de Québécois. Le courant est passé entre le sympathique chef néodémocrate et les auditeurs francophones.

Cinq semaines plus tard, alors que le PCC de Stephen Harper balayait la plupart des autres provinces canadiennes, le NPD remportait 59 des 75 sièges québécois, avec près de 43 % des votes — plus de trois fois son score de 2008, lorsque le parti n’avait gagné aucun siège au Québec. Grâce à sa percée inouïe au Québec, le NPD est devenu l’opposition officielle à Ottawa pour la première fois, avec autant de députés francophones qu’anglophones, en plus. L’avenir semblait rose pour le NPD, et le PLC semblait presque en voie de disparaître.

Le dilemme de Jagmeet Singh

Dix ans plus tard, force est de constater que l’histoire d’amour entre les Québécois et le NPD a été éphémère. En 2015, le parti a perdu plus des deux tiers des circonscriptions québécoises qu’il avait gagnées quatre ans plus tôt. Aux élections de 2019, le NPD n’a pu conserver qu’un seul siège dans la province, celui de Rosemont–
La Petite-Patrie, détenu par l’excellent député Alexandre Boulerice. À moins de cloner ce dernier, ou d’attirer des candidats vedettes exceptionnels, on voit difficilement comment le NPD pourrait augmenter ses appuis au Québec lors des prochaines élections fédérales, qui auront probablement lieu cette année.

Le passage à TLMEP de Jagmeet Singh dimanche dernier, presque dix ans jour pour jour après celui de M. Layton, a montré parfaitement le dilemme auquel fait face le chef néodémocrate actuel. En essayant de courtiser les jeunes progressistes du Canada anglais, et surtout ceux qui s’identifient au mouvement « woke », M. Singh s’est porté à la défense de l’administration de l’Université d’Ottawa l’automne dernier, lorsqu’elle avait suspendu la professeure Verushka Lieutenant-Duval pour avoir utilisé le mot en « n » dans un contexte strictement universitaire. Il a cependant refusé de rappeler son député Matthew Green à l’ordre lorsque ce dernier a félicité le professeur Amir Attaran pour avoir traité le gouvernement québécois de « suprémaciste blanc ».

M. Singh a eu beau essayer d’expliquer à TLMEP pourquoi il croyait avoir agi de façon cohérente, il avait l’air de trop protester. Après avoir lui-même refusé de s’excuser d’avoir traité un député du Bloc de « raciste » l’an dernier, M. Singh pouvait difficilement demander à M. Green de faire amende honorable maintenant.

Ce serait d’ailleurs décevoir tous ces jeunes militants du mouvement Black Lives Matter qui voient du racisme dans tout geste qui n’est pas explicitement antiraciste. En cautionnant ce langage, M. Singh risque de faire perdre au NPD ce qu’il lui reste d’appuis parmi les Québécois de centre gauche. Mais c’est le prix à payer, semble-t-il, pour attirer de jeunes électeurs ailleurs au Canada.

La porte ouverte au Parti vert du Canada

En tournant le dos au Québec, M. Singh ouvre toutefois la porte à la cheffe du Parti vert du Canada, Annamie Paul. Cette dernière a su éviter l’amalgame que font trop de militants antiracistes, dont M. Green, en voyant du racisme dans le refus du gouvernement de la Coalition avenir Québec de reconnaître l’existence du racisme systémique. « C’est le choix de M. Singh de voir s’il veut sanctionner son député. Mais moi, je ne soutiendrais pas un député qui dirait des choses pareilles, a-t-elle déclaré au Devoir à propos de M. Green. Cela ne reflète pas nos valeurs comme parti. Cela ne reflète pas notre expérience avec les Québécois. »

Le PVC, qui a un programme tout aussi progressiste que celui du NPD, vise à remplacer ce dernier comme premier parti de la gauche canadienne. En privilégiant l’environnement comme cheval de bataille, ce parti est déjà devenu un véritable acteur en Colombie-Britannique, où il menace le NPD dans plusieurs circonscriptions. Mme Paul a connu un succès étonnant lors d’une élection complémentaire dans le fief libéral de Toronto-Centre l’automne dernier, obtenant 33 % des votes, soit deux fois plus que son rival néodémocrate.

Elle compte se représenter dans cette même circonscription lors de la prochaine élection générale, en misant sur sa notoriété accrue comme cheffe du PVC pour déloger la députée libérale sortante.

Le Parti vert aurait tout intérêt à recruter des candidats québécois capables de porter la bannière progressiste dans la province sans verser dans l’amalgame. Dix ans après la vague orange, le moment serait peut-être propice à une vaguelette verte. Faute de mieux.


Une version précédente de cet article, qui indiquait au huitième paragraphe « l’existence du racisme systématique », a été corrigée.

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