«Et j’cause français!»

« Alors, le français, c’est foutu au Québec ? » À Paris, la question n’est pas rare. La plupart du temps, on vous la pose dans les milieux politiques bien informés. Contrairement à ce que l’on croit, nombre de Français connaissent très bien le Québec. Ils y viennent plusieurs fois par année et n’ont pas manqué de constater l’anglicisation rampante de Montréal depuis deux décennies.

Je me souviens d’avoir raconté dans ce journal la mésaventure qui m’était arrivée rue Sainte-Catherine, à deux pas des anciens bureaux du Devoir. Dans une pharmacie, j’avais demandé un produit quelconque. Comme on m’avait répondu en anglais, j’avais reposé ma question. Devant une nouvelle réponse en anglais, j’ai exigé que l’on me serve en français. La réplique ne se fit pas attendre : « It is Canada here. We are bilingual ! » (C’est le Canada ici. Nous sommes bilingues !) Cela se passait il y a quinze ans.

À l’époque, l’anecdote n’avait suscité que de petits sourires narquois. Pourquoi s’énerver ? C’était un fait isolé. Il fallait avoir l’esprit tordu pour s’inquiéter. Depuis, il y a eu le « Bonjour-Hi », la fuite vers les cégeps anglais, la progression des chansons en anglais, l’effondrement de la francisation et l’avalanche de statistiques démontrant jusqu’à plus soif le recul du français. Je vous les épargne tant elles sont évidentes.

En 2008, n’avait-on pas poussé l’« ouverture » jusqu’à inviter sir Paul McCartney pour clôturer les 400 ans de la fondation de Québec ? Le message ne pouvait être plus clair. Comment s’étonner qu’il ait été compris par les plus jeunes, dont l’engouement pour la culture de masse et le « soft power » américains ne se dément pas. Car, quoi qu’on dise, chanter en anglais ou en « franglais » au Québec demeure un geste politique évident*.

 

Force est de constater qu’après le sursaut des années 1970, la réalité historique et démographique a repris ses droits. Le référendum de 1995 a sonné la fin de la récréation et le retour à la normale : celle de 250 ans de déclin du français en Amérique. Un déclin ralenti, mais jamais démenti depuis la Conquête, et qui est pour ainsi dire inscrit dans l’ADN du Canada. Les meilleurs historiens savent en effet que le véritable père fondateur de ce pays n’est ni John Macdonald ni George-Étienne Cartier, mais lord Durham. Un des esprits les plus éclairés de son époque — je le dis sans ironie —, dont le projet assimilateur est toujours vivant. Ne serait-ce que par la force de l’inertie.

C’est mon collègue Michel David qui expliquait que les réalités démographiques progressaient lentement et que, trop souvent, on ne les découvrait qu’avec quelques décennies de retard. Comme pour les paquebots, il faut une force herculéenne pour les faire bouger. Le Québec aura beau dépenser des millions dans ce que nous sommes les seuls au monde à appeler « francisation », il n’est pas aisé d’inverser une tendance qui a deux siècles et demi.

La Charte de la langue française devait fabriquer des Québécois francophones. Deux cents modifications plus tard, on constate qu’elle fabrique de plus en plus des Canadiens bilingues. Or, ce bilinguisme « parfait » (comme on s’acharne à le dire chez nous) n’est souvent qu’une transition plus ou moins longue vers une langue ou l’autre. Devinez laquelle l’emportera.

Le Québec demeure pourtant le seul endroit au monde qui pousse l’« ouverture » jusqu’à financer sa propre anglicisation. En refusant d’appliquer la loi 101 aux cégeps, nous ne faisons pas que renier l’esprit de la Charte de la langue française. Comme l’écrivait le professeur Marc Chevrier, nous consacrons le français comme une langue « infantile », bonne seulement pour les enfants et les adolescents. « La fréquentation scolaire en français, écrit-il, n’est qu’une mesure transitoire, sinon dilatoire, qui retarde la promotion sociale [d’]un nombre grandissant de jeunes néo-Québécois et même de langue française » et leur intégration « au monde anglo-saxon ». N’est-ce pas d’ailleurs une caractéristique des peuples colonisés que de former leurs élites dans la langue de l’ancien colonisateur ?

On ne corrige pas une tendance de fond par des « mesurettes », écrivait cette semaine Gérald Larose. On ne le fera pas non plus sans affronter le défi de l’immigration. Depuis toujours, l’anglicisation du Québec passe par l’instrumentalisation des immigrants. Il serait temps de prendre acte que, tant qu’ils seront au Canada, les Québécois seront toujours pris en étau. Soit ils réduiront l’immigration et se marginaliseront face à un Canada anglais qui, lui, ne renoncera jamais à une politique offensive, soit ils l’augmenteront, faisant progresser d’autant le risque de morcellement intérieur, le Québec n’ayant jamais fait la preuve qu’il était capable d’intégrer plus de 50 % des nouveaux venus. Cette dernière solution est en voie de détruire notre seule véritable machine à intégrer pourtant reconquise de haute lutte dans les années 1960 : Montréal.

Le Québec paie depuis 25 ans l’échec du référendum de 1995. À une autre époque, nos soldats auraient été pendus dans la cour de la prison du Pied-du-Courant. Aujourd’hui, il n’y a pas de sang versé. Mais il n’y a pas de quoi se réjouir.

* Le meilleur exemple demeure le groupe Dead Obies qui, en 2013 à la radio étudiante de l’Université de Montréal, après avoir critiqué les défenseurs de la langue française, a évoqué un « Québec blanc francophone suprémaciste ».



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