L’histoire derrière le formulaire

L’initiative a été sobrement soulignée sur les ondes de la radio publique : l’ancienne juge de la Cour du Québec Suzanne Coupal assumera dès le 7 avril le rôle d’écrivaine publique à la bibliothèque Mordecai Richler, dans le cadre d’un projet pilote de trois mois mis sur pied par l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal. À travers l’écriture, on tend un fil ténu entre la majesté du tribunal et la convivialité de la bibliothèque publique…

Le service d’écrivain public est toujours bien vivant en Europe, en France surtout, où il existe une formation professionnelle spécialisée. Au Québec, en revanche, la pratique s’est pour l’essentiel éteinte, sauf pour quelques initiatives ponctuelles, ou alors dans la fiction (on pense à la série L’écrivain public, de Michel Duchesne et Éric Piccoli, avec le comédien Emmanuel Schwartz). Or, une ancienne juge qui, un beau jour, écrit à sa bibliothèque pour lui offrir ses services d’écrivaine publique, voilà qui est intrigant.

S’il vous arrive de lire ce que je raconte ici, vous savez que le rapport des juristes, et plus particulièrement des juges, à l’écriture fait partie des os que je ronge régulièrement. J’aime l’idée que la recherche de la justice, pour autant qu’elle soit possible avec les mots du droit, passe en grande partie par un travail d’écriture ; par un véritable corps à corps avec le texte, où l’on se confronte au péril du sens et de l’interprétation, à l’épreuve de la mise en récit… Un travail qui, d’ailleurs, se reflète rarement avec toute sa complexité et ses nuances dans la couverture judiciaire des médias généralistes.

Si bien qu’après avoir entendu Suzanne Coupal dans ma radio, j’ai fini mon café en vitesse, et bricolé pour trouver son courriel, afin de lui poser la question : les juges ne sont-ils pas toujours, d’une certaine manière, des écrivains publics ? Et à ce titre, le geste d’écriture n’est-il pas le premier geste de la justice ?

Bon, il est peut-être un peu exagéré de parler du juge comme écrivain public, j’en conviens. Reste qu’il n’est pas anodin qu’une ancienne juge trouve un certain prolongement à sa vocation en mettant sa plume à la disposition du public.

On a connu plusieurs juristes qui ont eu une production littéraire parallèle à leur carrière juridique. On pense à Pierre Vadeboncœur ou à Frank Scott, par exemple. On sait aussi que les notaires ont pu jouer un rôle semblable à celui de l’écrivain public dans la société bas-canadienne. Mais un juge, devenu écrivain public ? Inusité. J’ai même posé la colle à Jonathan Livernois, professeur au Département de littérature de l’Université Laval et spécialiste de l’histoire littéraire et intellectuelle du Québec. À première vue, on ne trouve pas d’exemple, me dit-il, « bien que les juges et juristes bas-canadiens avaient à cœur l’éducation et la pédagogie, surtout au début du XIXe siècle ».

Quelques jours plus tard, lorsque nous nous parlons par écrans interposés, je demande à Suzanne Coupal comment lui est venue l’idée. « La pandémie nous donne le temps de réfléchir à ce qu’on veut faire », m’a-t-elle expliqué, évoquant ensuite une volonté de faire un « trait d’union avec le monde, le vrai monde ».

« J’ai réfléchi à ce que vous disiez », enchaîne-t-elle, en faisant référence à mon courriel. « C’est vrai que l’écriture est importante pour le juge. Mais elle vient après l’écoute. Il faut d’abord écouter, et tout particulièrement en droit criminel » — son champ d’expertise. « On applique le droit, mais d’abord, il y a des histoires qu’il faut savoir entendre. Le drame de la victime. Le drame de l’accusé, de la famille, puis de la société tout autour… » Des histoires qu’il faut accueillir, puis articuler dans les termes du droit. « C’est lorsqu’on écrit que l’on comprend réellement. Et écrire, ça donne de la force aux mots. »

Voilà justement ce qui se perd la plupart du temps dans le discours public, où l’on rapporte sommairement les actualités judiciaires — faute de temps, faute d’espace — en passant sous silence l’essentiel du récit judiciaire, qui est aussi la trace des histoires, des vies qui se cachent derrière l’application de la règle. Il y a là plus qu’un fétiche de juriste ; c’est aussi, il me semble, une véritable question d’accès à la justice. Il faut donner aux citoyens les outils pour décortiquer et comprendre le travail qui mène à la production du droit. Tout comme il faut donner accès à l’écriture à ceux qui en sont privés.

« Lorsqu’on est venue me chercher pour commenter la commission Charbonneau, rappelle Suzanne Coupal, qui aujourd’hui analyse régulièrement l’actualité judiciaire, c’était la première fois qu’un juge faisait ça. Je voulais démystifier la figure du juge, pour qu’on comprenne que même si on parle de réserve et d’impartialité, les juges ne sont pas coupés de la réalité. » Faire descendre la figure du juge dans la société, afin de rappeler que le juge n’est pas, quoi qu’on en dise, une entité neutre et désincarnée ; et que le droit s’écrit toujours à partir d’un point de vue incarné…

Après tout, rien ne signale plus clairement cela qu’une ex-juge s’asseyant momentanément dans la chaise de l’écrivaine publique. Que ce soit pour remplir des documents bureaucratiques ou écrire des cartes postales (pourquoi pas ?), « il faut apprendre à voir l’histoire derrière le formulaire », conclut Suzanne Coupal.

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5 commentaires
  • Pierre Rousseau - Abonné 2 avril 2021 08 h 11

    Le goût d'écrire

    Les juristes ont souvent le goût d'écrire puisque l'écriture est le fondement du droit occidental tel que nous le connaissons. Non seulement le droit repose sur l'écrit mais les juristes qui se frottent aux réalités des collectivités ont souvent des histoires à raconter car rien n'est plus hors de l'ordinaire qu'un procès pénal. Imaginez la somme de ces histoires si vous passez 25 ans devant les tribunaux pénaux!

    Je me souviens d'avoir été le procureur dans un dossier impliquant un jeune inuk de Cape Dorset qui était intoxiqué au gaz propane et qui a assassiné deux enfants de 4 et 5 ans alors que son procès a eu lieu devant un jury entièrement inuit. Ce sont des faits qui marquent des vies à jamais. Après des décennies devant les tribunaux, j'ai aussi senti le besoin de partager cette expérience avec le public en écrivant un livre sur la justice coloniale canadienne. Le juriste se doit de devenir un écrivain public car son expérience est tirée de la vie de centaines, voire de milliers, de ses concitoyens. Point n'est besoin d'inventer, la réalité étant souvent plus extraordinaire que la fiction!

    • Françoise Labelle - Abonnée 2 avril 2021 17 h 09

      Pour les avocats qui plaident, la maîtrise de la langue est essentielle. Combien de textes inspirés par le tribunal, du J'accuse de Zola à Une certaine justice de P.D.James en passant par L'étranger de Camus et le Procès de Kafka.
      J'oubliais les Animaux malades de la covid!

  • Claudette Bertrand - Abonnée 2 avril 2021 08 h 25

    Enfin....

    ...une chronique positive. Bravo!

    • Christian Montmarquette - Abonné 2 avril 2021 10 h 06

      Perso, ce que je trouve négatif, c'est de considérer toutes les autres chroniques comme "négatives". Alors qu'il importe de critiquer la société et d'en exposer le négatif pour faire en sorte qu'elle s'améliore positivement.

    • Constance Pagé - Abonnée 2 avril 2021 16 h 55

      J'aimerais que le rôle d'écrivain publique reprenne naissance non seulement au Québec mais partout ou les francophones canadiens existent.
      Pour nous, francophones hors Québec et acadiens, ça tient du miracle que nous nous sommes acharnés à garder notre langue française bien vivante.