Dans la classe du frère Jean

Les congrégations religieuses, si longtemps le pivot de l’enseignement et des soins de santé du Québec, se sont fait tirer le portrait dans notre cinéma sur une tonalité ou l’autre au long des ans. Sous panorama d’oppression, d’abus, de dévouement aussi, des réalisateurs leur rendent depuis hommage, les condamnent ou les égratignent. En cette fin de semaine de Pâques, et quoi qu’il reste des traditions catholiques hors des rassemblements familiaux (non recommandés cette année), autant remonter leur source à l’écran.

Ainsi, vendredi, après un an de report pandémique, sortait au cinéma Le club Vinland de Benoit Pilon, incursion dans la classe du frère Jean (Sébastien Ricard, excellent) à la fin des années 1940, au cœur d’une école de Charlevoix. Si cet enseignant visionnaire et passionné avait pu vivre à une époque plus récente, son désir de sortir ses élèves de leur marasme pour affronter les mutations de l’avenir se serait coloré bien différemment.

Il n’est pas toujours facile de faire saisir aux générations montantes des moments phares de leur société, apparemment issus d’une autre ère géologique. D’autant moins quand une chape de plomb recouvre la Grande Noirceur, nourrie par la honte et la rancune de bien des Québécois qui s’y sont frottés. Mais mieux vaut éclairer le passé, surtout quand il a laissé à son peuple des séquelles mal définies. En ce sens, le cinéma, surtout avec un film populaire bien ficelé comme ce Club Vinland, joue parfois un rôle de pédagogue.

Et par-delà cette histoire de quête archéologique d’un site viking dans la région charlevoisienne par ce frère à l’enthousiasme communicatif, la vie religieuse du temps dans son champ d’enseignement se profile avec ses règles et sa hiérarchie. S’y côtoient des hommes avec des qualités et des défauts capables de sauver ou de détruire la vie des enfants à leurs bons soins confiés. Ici, faisant pendant au généreux héros, un autre frère incarné par François Papineau porte les vices de l’enfer sur sa binette et sous sa soutane. De toute évidence, Benoit Pilon voulait offrir un portrait nuancé du panorama religieux de l’époque, en logeant le meilleur et le pire à la même enseigne. Tant mieux !

En outre, depuis la semaine dernière est présenté sur nos grands écrans Le sang du pélican de Denis Boivin. Il s’agit d’un hommage en docufiction aux ursulines du Vieux-Québec, de l’arrivée de Marie de l’Incarnation au XVIIe siècle à l’exil récent à Beauport. En 2018, les religieuses âgées, sans relève, ont dû quitter leur monastère où défilèrent des générations de filles (j’en suis) de la Nouvelle-France au XXIe siècle. Le film de Boivin soulève les points forts du règne des ursulines, certaines ayant mené dans leur couvent des combats féministes avant la lettre. Elles avaient les préjugés de leur temps et de leur condition, mais cette aventure pédagogique en tradition séculaire commandait d’être racontée. Un portrait tout en rose, quand même…

Troublant héritage

Ces derniers temps, au cinéma, la tendance est plutôt à la revalorisation du legs religieux, par besoin sans doute de se réapproprier des héritages. On exclut bien sûr du lot les fictions et documentaires dénonçant les infâmes pensionnats autochtones, antres de génocide culturel et d’abus en tous genres. De ceux-là, ni soutanes ni cornettes ne peuvent obtenir l’indulgence de la postérité. Reste que, du côté des francophones de souche, le clergé d’antan a désormais plutôt bonne presse dans le septième art.

En 2015, La Passion d’Augustine de Léa Pool présentait une religieuse combative à la tête d’une école musicale des années 1960, à l’heure où le pensionnat était menacé de fermeture par l’avènement des écoles publiques gratuites. Sur un ton joyeux, avec un modèle féminin de résilience, le film envoyait un son de cloche positif. Dans Pour l’amour de Dieu, en 2011, Micheline Lanctôt abordait les amours interdites d’une religieuse et d’un prêtre sous Duplessis, redonnant leur humanité à ceux que leurs vœux condamnaient à la chasteté.

Déjà, en 2005, le sublime La neuvaine de Bernard Émond réconciliait rituels catholiques et désespoirs laïques. Avant lui, le pouvoir clérical avait été recréé par plusieurs cinéastes, dont Gilles Carle avec Les Plouffe (d’après Roger Lemelin), où le pauvre Ovide se voyait malmené par ses confrères dans le monastère devenu son refuge. Mais c’est à travers Jésus de Montréal de Denys Arcand, en 1989, que l’héritage catholique du Québec aura été vraiment décortiqué.

Aujourd’hui, par-delà sa figure centrale de lumière, Le club Vinland propose différents modèles de frères enseignants, ouvrant la porte à une relecture cinématographique nuancée d’une domination religieuse si marquante au Québec que les réalisateurs cherchent encore sur quel ton la montrer.

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