Qu’est-ce que la vérité?

La traversée des temps, le nouveau projet d’Éric-Emmanuel Schmitt, est d’une ambition démesurée. Il s’agit, pour l’écrivain, selon les mots de son éditeur, de « raconter l’histoire de l’humanité sous une forme purement romanesque », du Déluge à aujourd’hui, en huit tomes. À la fin, le monument comptera plus de 4000 pages.

« Paradis perdus » (Albin Michel, 2021, 576 pages), le tome 1, fait revivre la fin du néolithique (autour de 3000 av. J.-C.) et l’épisode biblique du Déluge. Véritable érudit, Schmitt a fait ses devoirs et distille habilement, tout au long du récit, des considérations anthropologiques sur l’époque. Il met en scène la transition d’une société de chasseurs-cueilleurs vers une société d’agriculteurs-éleveurs et note, au passage, que le souci de propreté traverse toute l’histoire humaine, que les gens du néolithique avaient de belles dents — ils ne mangeaient presque pas de sucre — et que cet âge dit de pierre était surtout celui du bois.

L’approche romanesque, toutefois, détermine l’ensemble. Schmitt ne veut pas donner un cours ; il veut incarner l’humanité aux divers âges de l’histoire. Ses personnages ne sont pas des exemples ou des idéaux types ; ce sont des êtres de chair et de sang, avec des passions, plongés dans l’indétermination propre à l’existence.

Mélange de roman moderne et de mythe, « Paradis perdus » est aussi une réflexion sur le rapport que les humains entretiennent avec la vérité dans leur quête de sens. Dans le monde ancien, faute de savoir, on croyait. « De nos jours, note Schmitt, la situation s’est inversée : les hommes savent, mais ne croient pas. Pire : ils ne croient pas à ce qu’ils savent. » Noam, personnage immortel qui sera au cœur de La traversée des temps et dans lequel on reconnaît le Noé de la Bible, ne comprenait pas ce qui se passait avant le Déluge, mais a cru les prophètes de malheur. Aujourd’hui, alors qu’il ressurgit au Liban à l’ère du réchauffement climatique, il constate que le savoir n’entraîne pas la sagesse.

Auteur très populaire, Schmitt n’a pas que des admirateurs. On lui reproche parfois son ton fleur bleue et son style sentencieux. Il est vrai que son Cycle de l’invisible, composé de courts récits à teneur spirituelle, flirte souvent avec la facilité racoleuse. Or, il y a un autre Schmitt, celui des nouvelles, en particulier, celui des romans, des essais et de ses premières pièces de théâtre. Ce second Schmitt, classique, c’est-à-dire à la fois agréable et profond, est un écrivain de première classe.

« Paradis perdus » n’est pas totalement exempt des facilités qui caractérisent le Schmitt spiritualisant, mais le souffle général qui l’anime, le brio avec lequel il use d’une narration moderne — avec histoires d’amour, de trahisons et d’aventures — pour raconter la préhistoire et pour réinventer un événement mythique — le Déluge — en font une œuvre qui mérite d’être qualifiée de remarquable.

« L’arche de Noé, est-ce vraiment arrivé ? » Voilà le genre de question que se fait souvent poser Sébastien Doane. Bibliste de la nouvelle génération — il a 43 ans —, Doane, loin de s’en offusquer, s’en amuse. Il a même fait de l’analyse des « récits insolites » de la Bible une de ses spécialités. Vulgarisateur talentueux et souriant, Doane parvient même à faire aimer la Bible à des mécréants.

Dans La Bible dit-elle la vérité ? (Novalis, 2021, 32 pages), une brochure qui en dit beaucoup et simplement en quelques pages, le bibliste, pour répondre à la question, nous « propose d’entrer dans un espace entre le oui et le non ». Il utilise justement l’histoire de Noé pour exemplifier son propos.

Il précise d’abord que la lecture littérale, au premier degré, ne tient évidemment pas la route. La Bible contient trop d’incohérences et de bizarreries pour être lue de cette façon. Trois autres approches, toutefois, justifient qu’on parle d’une vérité du récit biblique.

L’approche prémoderne, explique Doane, cherche « la réalité spirituelle » révélée par le récit. Ce qui importe, ce n’est pas la justesse factuelle, mais le message spirituel, qui concerne ici le salut de l’humain à l’écoute de Dieu. La modernité s’accommode mal de cette attitude et n’accepte comme vrai que ce qui est vérifiable. Elle lit donc l’histoire de Noé en essayant, par l’exégèse, d’en retrouver les sources. Instructive, elle s’avère cependant asséchante sur le plan spirituel.

L’approche postmoderne, dont se réclame Doane, multiplie les perspectives interprétatives et reconnaît comme valables celles qui, sans prétendre à l’objectivité, donnent du sens à la vie des lecteurs, dans la mesure où elles ne trahissent pas le texte, où elles tiennent compte de leurs conséquences éthiques et où elles sont en dialogue ouvert avec d’autres regards. Parce qu’il y a toujours un déluge à l’horizon, la parole de Noé peut encore résonner.

1 commentaire
  • Michel Lebel - Abonné 3 avril 2021 09 h 50

    La vérité!

    N'est-ce pas le Christ qui a dit: ''Je suis la voie, la vérité, la vie''. Tout a été alors dit, selon moi, en matière de vérité religieuse. Joyeuses Pâques!

    M.L.