Vers un dollar numérique

Les monnaies privées et publiques sont appelées à poursuivre leur cohabitation dans une économie numérisée. Si ces cryptomonnaies, dites antisystèmes, gagnent sans cesse en légitimité, la monnaie numérique de banque centrale viendra leur apporter la crédibilité nécessaire.

Encore cette semaine, PayPal annonçait l’ajout d’une nouvelle fonctionnalité « Régler en crypto » dans son Portefeuille PayPal, acceptant ainsi les paiements en cryptomonnaies aux États-Unis. Peu avant, Visa annonçait l’acceptation de l’USD Coin, une cryptomonnaie stable associée au dollar américain empruntant la chaîne de blocs Ethereum, pour les transactions de certaines de ses cartes. Bref, depuis 2018, après une décennie truffée de corrections, de krach et de fraudes, la présence de ces monnaies numériques dans le paysage monétaire ne semble plus déranger.

Il faudra, certes, séparer le bon grain de l’ivraie. Dans une présentation faite en février devant les membres de l’Institut de valorisation des données, Timothy Lane, sous-gouverneur de la Banque du Canada, disait qu’à ses yeux, les cryptomonnaies comme le bitcoin ont peu de chances de devenir l’argent du futur. « Ce sont des modes de paiement vraiment imparfaits — sauf pour les activités illégales comme le blanchiment d’argent, quand la priorité est de rester anonyme. Leurs méthodes de vérification coûtent cher, et leur pouvoir d’achat est très instable. »

Mais du côté des cryptomonnaies stables adossées à des actifs qualifiés de sûrs, pour la plupart entièrement ou partiellement garanties, « leur pouvoir d’achat est plus stable. Elles ont le potentiel d’être adoptées à grande échelle pour les transactions courantes », a-t-il reconnu, quoiqu’il reste beaucoup de points à régler avant qu’elles soient suffisamment sûres pour le grand public.

Monnaie numérique de banque centrale

Cette effervescence n’a toutefois pas été sans créer un terreau fertile à la germination d’une monnaie numérique de banque centrale. « Si bien conçue elle peut offrir un moyen de règlement sécurisé et neutre pour l’économie numérisée », lit-on dans une présentation d’Agustin Cartens, directeur général de la Banque des règlements internationaux (BRI), rendue publique mercredi.

Dans un exercice de synthèse, le dirigeant de la « banque centrale des banques centrales » a rappelé que le système de paiement actuel implique des opérations de compensation des effets pour régler les transactions puis transférer les liquidités avec, pour pivot, une banque centrale jouant le rôle de prêteur de dernier recours. Elle se retrouve au cœur du système de paiements dans un rôle de neutralité, faisant de ses réserves de changes l’équivalent d’une monnaie numérique à l’usage exclusif des banques commerciales.

Or, il est possible d’intégrer des actifs « tokenisés » à ce système et d’éviter l’étape de l’intermédiation. Avec une monnaie numérique de banque centrale, la transaction se fait en temps réel, directement au bilan de l’institution, explique Agustin Cartens. « Les monnaies numériques de banque centrale sont d’abord et avant tout une technologie de règlement des dettes assurant le stockage et le transfert d’argent », ont déjà résumé les experts du Fonds monétaire international (FMI).

« C’est la quintessence d’un système de paiement basé sur la monnaie numérique de banque centrale », ajoute-t-il, avec pour effet d’abaisser le coût transactionnel et le risque de crédit.

Pour les spécialistes du FMI, cette nouvelle forme de numérisation monétaire reposerait sur une réserve de valeurs stable dans la mesure où elle est remboursable à une valeur nominale fixe. « Cela serait possible si elle était entièrement adossée à la monnaie de la banque centrale. » La monnaie banque centrale restera essentielle pour garantir la stabilité et le bon fonctionnement du système de paiement. De toute façon, il est une évidence qu’en aucun cas les banques centrales n’accepteront de céder le contrôle du « dollar numérique » à des groupes privés et à leurs cryptomonnaies.

Il reste notamment à documenter la thèse voulant qu’un tel système centralisé vient accroître l’efficience des paiements transfrontaliers, ne serait-ce qu’en contournant les rigidités des fuseaux horaires. À répondre aussi à la préoccupation de substitutions des monnaies numériques et aux questions de compatibilité, d’interconnexion et d’intégration au sein d’un interface entre les systèmes nationaux de paiements. Et la BRI de rappeler que les cryptomonnaies et monnaies numériques stables sont des initiatives du privé répondant à des impératifs de profits, n’offrant pas de coordination internationale avec des objectifs sociétaux en tête.

Cryptoactifs

Cette coexistence est déjà enracinée dans l’univers des cryptoactifs. D’ailleurs, c’est la volatilité de leurs cours qui a donné naissance à un premier contrat à terme à la Bourse de Chicago conférant à la monnaie virtuelle une forme de valeur mobilière négociée sur les plateformes structurées et réglementées. Cette entrée sur le marché des produits dérivés et des fonds d’investissement est venue, depuis, conférer aux cryptomonnaies une dimension « antisystème » ou « valeur refuge » longtemps dévolue à l’or.

Sur le plan systémique, les monnaies virtuelles ont servi d’ambassadrices à la technologie de la chaîne de blocs, laissant miroiter nombre d’utilisations ou d’applications, notamment dans l’industrie financière, le marketing et le commerce.

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