Le cri primal de Lapalme

Vendredi dernier, Eric Girard, le ministre des Finances du Québec, à l’heure d’offrir dans son budget 392 millions en six ans au secteur culturel en choc pandémique, y allait d’une déclaration puissante : « La culture est le fondement même de l’identité québécoise. » Mais la sortait-il de son chapeau ?

Écho, dirait-on, aux mots de Georges-Émile Lapalme plus de 60 ans auparavant. « Le moment est venu de concevoir politiquement l’État provincial du Québec comme un phénomène culturel », écrivait ce dernier dans son manifeste Pour une politique. Ce programme de la Révolution tranquille avant la lettre, il l’avait rédigé en 1959. Mais l’a-t-on vraiment entendu, son cri primal ? Et s’il fallait remonter le temps pour saisir des évidences trop longtemps suspendues…

Il y a toujours quelqu’un qui pose le premier pied sur un sol. À moins que ce soit sur la lune comme Neil Armstrong, la postérité retient-elle du nom de l’humain qui ouvrit le terrain au propre ou au figuré ? C’est souvent le fait d’un visionnaire incompris venu changer à sa manière la face du monde ou d’un peuple, à une échelle ou une autre.

Lors d’un anniversaire, le pionnier sort des archives où il prenait la poussière, un brin étonné d’atterrir d’outre-tombe parmi nous. Ainsi, Georges-Émile Lapalme, créateur titulaire du ministère des Affaires culturelles au Québec en 1961. Depuis 2011, un espace à son nom lui est consacré à l’intérieur de la Place des Arts, autrefois intitulé Hall des pas perdus. Si bien que les Montréalais marchent sur ses traces sans le savoir, le pied pressé, l’esprit ailleurs, devant une expo virtuelle en fond de scène.

Soixante ans ont passé. Du coup, bien des Québécois découvrent son legs. Les 3 et 4 avril prochains, sur Savoir Média puis sur sa plateforme en ligne, le documentaire de Jean-Pierre Dussault, Mon père de la Révolution tranquille, par la voix de son fils Roger Lapalme, à travers des entrevues et maintes images d’archives, ressuscite l’homme avec ses rêves et ses regrets. De même l’ouvrage de Claude Trudel, Une histoire du ministère de la Culture (1961-2021), qui vient de sortir chez Boréal. Sur sa couverture : une photo de Georges-Émile Lapalme avec sa mine de vouloir être ailleurs, tant la politique lui aura laissé un goût amer dans la bouche.

La carte d’atout

En 1961, sous le gouvernement libéral de Jean Lesage, après des défaites contre Duplessis, il entrait dans notre histoire avec ce portefeuille flambant neuf, premier du genre en Amérique du Nord, sans jamais obtenir le moyen de ses ambitions.

Lapalme y croyait pourtant : c’est par sa culture que le Québec pourrait s’imposer, carte d’atout de son peuple et spécificité profonde. Aux côtés de la langue, bien sûr, rêvée par lui plus pure que celle de nos transmissions, en rehaussant son niveau par l’éducation et une volonté venue d’en haut. Ses méthodes se voulaient trop coercitives, mais il avait raison de miser sur la qualité du français comme véhicule tout-terrain.

Hélas ! Ses confrères surnommaient la culture « la bébelle à Lapalme ». Un fonctionnaire inculte bloquait ses décisions avec l’acharnement du gratte-papier. Lesage se désintéressa de son sort. Mais de son amitié avec l’écrivain André Malraux, ministre de la Culture en France, allait naître la Délégation du Québec à Paris.

Dans les domaines du livre, du patrimoine, des musées, des théâtres, de la musique, de la langue et de bien d’autres secteurs, il créa des structures, limitées par un maigre budget.

Le survol de sa carrière comme celles de ses 26 successeurs offre l’occasion de mesurer le travail accompli et les zones de piétinement. De livres blancs en livres verts, de politiques culturelles en chantiers multiples et en lois sectorielles, l’art a fait son chemin depuis le temps, et plusieurs ministres ont marqué le terrain par des réalisations d’envergure. Mais pourquoi cette incompréhension entre le peuple québécois et la culture perdure-t-elle ? Toujours regardée d’un air suspect, celle-là…

Georges-Émile Lapalme tomberait en bas de sa chaise en constatant, six décennies après son règne, le piètre état de la langue nationale et le taux d’analphabétisme qui sévit au Québec.

Ça l’attristerait de découvrir par sondage le pourcentage inouï d’artistes profondément dépressifs au cours de l’année pandémique. Et ces désirs de suicide, ces changements massifs de carrière doivent bien puiser leur source à un désamour antérieur, songerait-il.

Car si un ministre de la CAQ doit aujourd’hui marteler le même message de « la culture, fondement social » que celui du pionnier, c’est que cette vision n’a pas encore passé la rampe. Une « bébelle », la culture québécoise, comme l’estiment encore plusieurs ? Plutôt les ailes identitaires d’un peuple pour le propulser plus haut que le trépied de ses rêves.

1 commentaire
  • Pierre MacDuff - Abonné 1 avril 2021 13 h 48

    Le poids du ministère de la Culture

    Georges-Émile Lapalme, qui a été chef du Parti libéral du Québec de 1950 à 1957, rédige en 1959 un texte intitulé Pour un politique dont sera tiré le programme électoral du PLQ pour les élections de 1960. À l’article 1, sa place mérite d’être soulignée, on y lit : « Dans le contexte québécois, l'élément le plus universel est constitué par le fait français que nous nous devons de développer en profondeur. C'est par notre culture plus que par le nombre que nous nous imposerons. (…) Dans le domaine des arts, tout en participant au mouvement universel, nous tenterons de développer une culture qui nous soit propre . (...) C'est par la langue et la culture que peut s'affirmer notre présence française sur le continent nord-américain. »
    Jean Lesage, qui lui a succédé comme chef, lui confie le ministère des Affaires culturelles dont il avait recommandé la création. Il en démissionnera de fracassante façon, en 1964, devant le peu de moyens dont il dispose. Il écrit « Ce droit de refuser il m'est accordé totalement et intégralement. Le droit d'accepter m'est refusé. (... ) Je crois que le temps est venu de cesser d'user ce qui me reste d'énergie dans de la paperasse qui d'ailleurs traîne pendant des mois et des mois avant de revenir devant moi pour m'apprendre que j'ai travaillé pour rien. »
    Près de soixante plus tard, tout en reconnaissant les gains en matière de politique culturelle, on peut se demander jusqu’à quel point le pouvoir d’intervention de ce ministère a évolué lorsqu’on constate l’incurie qui prévaut avec le bâtiment patrimonial de la bibliothèque Saint-Sulpice, qui périclite, où sont refusées tour à tour les diverses solutions envisagées pour sa mise en valeur.