Une langue est par définition impure

La première fois que j’ai vu René Lévesque en chair et en os, c’était à l’Université de l’Alberta, à Edmonton, au début des années 1970. Dans ma tête de jeune étudiante de l’époque, pas encore très politisée mais sur le point de plonger dans une tortueuse recherche d’identité, c’est à ce moment que le chef indépendantiste aurait prononcé les mots fatidiques « dead ducks » pour décrire le sort qui attendait les francophones hors Québec. Dont j’étais. Je ne peux le jurer, évidemment, n’ayant rien noté, mais la présence de Lévesque ce jour-là et son message, souvent répété, concernant la fragilité des minorités francophones sont restés inextricablement liés dans mon esprit.

Quoi qu’il en soit, l’Alberta fut pour moi une grande leçon. Leçon no 1 : seule une majorité francophone peut prétendre à une existence digne de ce nom. Une existence qui se conjugue autrement que par affichettes (pont/bridge) et bonnes intentions. Il faut une masse critique, en d’autres mots, pour produire non seulement des sons francophones, mais une culture francophone. C’est la culture, bien avant la langue, qui permet une vraie survivance ; la culture, avant la langue, qui nous dit qui on est.

Inutile de dire que j’ai fini par rejoindre René Lévesque en terre majoritaire francophone afin de doucement poser mon doigt contre la digue de l’océan anglophone plutôt que de jeter mon corps à la mer, jour après jour. Je trouve qu’on ne m’a pas souvent remerciée pour mon service à la nation. Sans blague. Comme des milliers de francophones hors Québec, mais aussi de nombreux latinos, Haïtiens, Vietnamiens et même une poignée de Scandinaves à l’époque, j’ai choisi de vivre ici. On a tous mis l’épaule à la roue. On s’est pliés à l’aventure parce qu’on y croyait, dans bien des cas (dont le mien) jusqu’au bout, jusqu’à l’avènement d’un pays. Mais dans tous les cas, parce que c’est drôlement motivant de faire partie de quelque chose qui se crée, de sentir qu’on participe à une immense exception culturelle, à un petit miracle.

Je doute que ces gestes-là aient été vus à leur juste valeur. On a tendance au Québec à séparer les efforts entre les purs (les francophones québécois), les impurs (les anglophones) et les bâtards (les francisés ou les francophones venus d’ailleurs). Quels que soient les efforts faits par les « autres » — les anglophones sont beaucoup plus bilingues aujourd’hui et les immigrants, davantage francophones —, on ne comptabilise pas ces efforts de la même façon. Le bilinguisme demeure suspect, d’abord, tout comme l’envie d’étudier dans un cégep anglophone, alors que le problème n’est ni le bilinguisme ni le fait d’étudier en anglais. Le problème est l’adhésion fondamentale au français, le français comme vocation, comme seconde peau. Le français comme ressort vital qui, peu importe les cordes qu’on accumule à son arc, demeure essentiel — ou pas.

Aujourd’hui, des effluves de « dead ducks » s’élèvent au Québec lui-même. Les constats sont alarmants et même les 18-34 ans s’en émeuvent. La question de l’heure est donc : comment fait-on pour s’assurer de cette adhésion culturelle fondamentale ? Faute de l’avoir fait, le pays, faute de pouvoir composer avec l’anglais comme n’importe quel Danois, Autrichien ou Espagnol, comme un simple ajout plutôt qu’un vil envahisseur, il faut redoubler d’ardeur face à la langue. Il faut l’encourager à chaque occasion, comme le suggérait l’ex-président de la CSN, Gérald Larose. Mais il faut aussi arrêter de penser qu’on peut y arriver sans l’apport des autres.

De la même façon qu’on ne compte plus sur les ventres des Québécoises de souche pour repeupler la province, il faut faire son deuil de la présence francophone québécoise comme étant à 80 % de descendance canadienne-française. Il nous faut certes une « masse critique », mais elle n’a pas besoin d’être tricotée serrée. Qu’on le veuille ou non, la présence francophone va passer de plus en plus par l’immigration. Tant mieux si celle-ci nous arrive déjà francisée, mais, sinon, arrangeons-nous pour qu’elle la devienne. On pourrait en faire bien davantage en matière de francisation, mais encore faudrait-il avoir un rapport beaucoup plus décomplexé envers l’immigration.

Finalement, si l’immigration est la clé de l’avenir, il faut arrêter d’être trop purs et durs. Il faut arrêter de croire qu’il est possible de changer les immigrants sans qu’ils nous changent à leur tour. Les intonations vont changer, des mots et des expressions vont s’ajouter. La langue, tout comme nos physionomies, va devoir évoluer. C’est le propre de tout ce qui est vivant, comme le rappelait un article de Philippe Renaud cette semaine. En pourfendant le moindre anglicisme, en décriant le rap et son franglais, plutôt que de s’aider, on se tire au contraire dans le pied.

Leçon no 2 : il ne faut pas que la langue devienne une camisole de force. Pour que la culture et la langue vivent, elles ont besoin de respirer. Soyons vigilants, mais soyons aussi généreux — face à la langue comme face à ceux qui ont choisi de mettre leur corps entre nous et la mer qui gronde.

64 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 31 mars 2021 00 h 36

    La réalité s'impose d'elle même.

    Vous avez malheureusement raison. J'aurais voulu que les ventres de nos femmes assurent notre avenir et je suis déçu quand quelqu'un me rapporte, qu'à Montréal, il se sent comme vous vous sentiez en Alberta,,,

    • Cyril Dionne - Abonné 31 mars 2021 10 h 32

      « J'aurais voulu que les ventres de nos femmes assurent notre avenir… »

      La procréation va bon train au Québec et nul besoin de l’immigration. C’est un autre mythe. L'indice de fécondité s'établit à 1,54 enfant par femme en 2019 au Québec. En d’autres mots, la population québécoise augmente à toutes les années de façon naturelle. Il y en a qui ont encore ce mythe qu’il faut remplir le Québec au plus vite et en même temps, ils nous disent que la production de GES, l’étalement urbain, la disparition de la biodiversité et des écosystèmes marins et terrestres augmentent. Chaque être humain émet plus de deux tonnes de C02 par année juste en mangeant. Ajoutez-y tous les rouages de la chaîne alimentaire en plus de tous les biens consommés et la facture des GES augmente d’une façon exponentielle par individu.

      Ce sont les plus petits pays du monde qui offrent la meilleure qualité de vie à leur citoyen. La Norvège, la Finlande, l’Islande, le Danemark et j’en passe sont tous des pays plus petits que le Québec et pourtant font toujours parties de ceux qui offrent ce qui a de meilleur à leurs citoyens d’une façon équitable et démocratique. Pardieu, ils ont même un système de santé qui fonctionne. Eux, ils ne pensent à augmenter leur population d’une façon artificielle pour faire compétition aux autres. Si le Canada veut continuer de se peupler dans un multiculturalisme qui a échoué, échoué lamentablement partout sur la planète, bien bon leur fasse. Le Québec n’a pas à emboîter le pas et écouter les sirènes mercantiles de la Chambre de commerce.

    • Serge Turgeon - Abonné 31 mars 2021 14 h 12

      Pour Cyril Dionne,
      Le seuil de renouvellement (ou de remplacement) des générations, c'est-à-dire le nombre moyen d'enfants par femme nécessaire pour que chaque génération en engendre une suivante de même effectif, est au minimum de 2,05 enfants par femme, soit 205 enfants pour 100 femmes, parce que pour 105 garçons il naît 100 filles.

    • Jean Richard - Abonné 31 mars 2021 14 h 48

      @Cyril Dionne – Puisque vous en parlez, allons-y avec les changements climatiques.
      Oublions un peu le catastrophisme des médias, la récupération politique et autres distorsions du message lancé par les scientifiques. Retenons ce qui est plausible, à défaut d'être à 100 % certain.

      Les changements climatiques seraient éventuellement une des causes d'importantes mutations dans notre écosystème. Ces changements comprennent, entre autres, le déplacement (lent mais réel) de zones désertiques, des changements au couvert végétal, des migrations jusque là inconnues d'espèces végétales et animales (y compris des insectes piqueurs porteurs de maladies non maîtrisées).

      Pour les humains et certaines sociétés géographiques, il y aura des territoires devenus inhabitables pour moult raisons. Mais surtout, il y aura des perdants et des gagnants. Oui, il y aura des gagnants et le Québec est peut-être du nombre. Par exemple, bien entouré d'eau, la probabilité de sécheresse et de désertification est peu élevée. Au pire, les tiques pourraient transporter la maladie de Lyme jusqu'à Chibougamau d'ici 30 ans.

      Le Québec gagnant des changements climatiques ? C'est assez probable. C'est pourquoi les perdants pourraient être tentés de s'y joindre. Sur une planète surpeuplée, le Québec jouit encore d'une faible densité de population humaine. Jusqu'à quel point toutefois sera-t-il prêt à faire face à un phénomène de migrations massives de réfugiés climatiques ? Si on fait comme avec la covid, qu'on attend pour voir, on risque les mauvaises surprises.

      Voulons-nous vraiment garder notre identité québécoise ? Nous n'avons pas le plein contrôle de nos frontières et avec l'effritement graduel de la loi 101, avons-nous vraiment le contrôle de notre langue ? Et même si la loi 101 n'est pas pleinement mutilée, nous sommes-nous donné les moyens de l'appliquer ? Des milliers de réfugiés à franciser ? Avec les moyens actuels, c'est impensable.

    • Claude Bariteau - Abonné 31 mars 2021 15 h 26

      La réalité s'impose d'elle-meme seulement dans le Canada. Ça n'a rien à voir avec le ventre des mères québécoises, mais plutôt avec le rejet au référendum de 1995.

      Mme Pelletier le dit assez clairement en signalant que faute d'avoir dit oui, le peuple québécois doit miser sur la culture. Est-ce sa position ou celle du Devoir ? Je ne le sais pas. Je sais seulement que Le Devoir refuse de parler d'indépendance, préférant penser langue et culture dans le Canada.

      Aussi j'aimerais que Mme Pelletier explique sa position parce que sa lecture des échanges concernant la langue et la culture s'avere pour moi du même ordre que des échanges menant à se concevoir au Québec comme des futurs citoyens et des futures citoyennes quelles que soient nos origines et nos expressions culturelles.

    • Cyril Dionne - Abonné 31 mars 2021 15 h 38

      M. Richard, lorsqu'on parle au conditionnel, tout est possible, mais la réalité nous dit quelque chose autre. Ils sont où les réfugiés climatiques? Ceux qui sont passés par le chemin de Roxham n'avaient rien de réfugiés climatiques. Ils venaient tous d'un pays sûr. Tous les autres qui quittent famille et pays, ils viennent pour surtout deux choses; l'apport économique de pouvoir consommer comme ils l'entendent et la liberté hors des contraintes politiques et religieuses de leur pays respectif.

      Bon ceci dit, le déplacement des de zones désertiques, des changements au couvert végétal, des migrations jusque là inconnues d'espèces végétales et animales s'opèrera sur des décades pour ne pas dire sur des centenaires. Il risque d'avoir un hiver nucléaire bien avant tout cela. Je ne pense pas que les gens réalisent combien de fois ils ont été près d’une guerre nucléaire totale qui peut se faire en quelques minutes seulement. Les jeunes ne savent même pas ce qu’est une ogive thermonucléaire 2 500 fois plus puissante que celle d’Hiroshima et de Nagasaki.

      Le plus gros problème de l’humanité est tout simplement la surpopulation. La science a résout beaucoup de problème comme comment pouvoir nourrir des milliards de personnes, guérir des millions de personnes et la technologie a remplacé la force musculaire d’antan qui était nécessaire pour construire quoi que ce soit. Ce qui est négatif de tout cela, cela a permis la prolifération de l’humanité dans tous les recoins de la planète et surtaxé les écosystèmes marins et terrestres sans parler de la biodiversité. Si la population mondiale serait d’un milliard aujourd’hui, personne ne parlerait des changements climatiques.

      La seule solution à ce dilemme c’est que toutes les femmes de la planète deviennent maîtres de leur corps et cela arrivera par l’éducation. Sinon, on est foutu. La solution n’est pas d’aller dans un autre pays pour recréer les mêmes conditions qui vont vous ont fait quitter votre pays d’origine.

    • Cyril Dionne - Abonné 31 mars 2021 16 h 07

      Cher Monsieur Turgeon,

      Tous les pays les plus riches de la planète si on parle de la qualité de vie de leurs citoyens ont moins d’enfants que les autres. Le Québec fait partie de ceux-là.

      Votre équation de 2,05 enfants par femme est bien en théorie, mais dans la pratique, c’est toute une autre histoire. La plupart des familles qui ont des enfants en ont 2 ou plus alors que d’autres optent pour aucun. Si on maintiendrait une population de 8 millions au Québec, ce serait parfait dans le meilleur des mondes, chose qui est très facile à obtenir sans recourir à l’immigration excessive.

      Des mauvaises langues diront que notre population vieillie, c’est vrai, mais la plupart des immigrants ont le même âge moyen que les Québécois. Avec la réunification des familles, je ne vois pas beaucoup d’avantage à faire venir les grands-parents de ceux qui sont établis ici alors qu’ils ont l’âge de la retraite et taxeront notre filet social, surtout celui de la santé. Il arrive plus de 14 000 immigrants par année qui ont 60 ans et plus au Canada (2020), ce qui sous-entend qu’il y en au moins 3 000 et plus qui vont au Québec.

      Il en coûte de 4 à 5 milliards aux contribuables québécois pour l'immigration par année. Ici, je n'ai même pas parlé de l'effet négatif sur les écosystèmes marins et terrestres dû à l'augmentation de la population. On veut diminuer notre production de GES et on augmente la population de façon artificielle pour satisfaire les capitalistes de la chambre de commerce. Vous voyez une logique à tout cela? Expliquez-nous SVP?

  • Patrick Boulanger - Abonné 31 mars 2021 01 h 24

    Pour avoir vécu plusieurs années dans la métropole, je trouve personnellement les francophones montréalais très (!) généreux par rapport à ceux qui ne maîtrisent pas le français. La très grande majorité de ces francophones passent à l'anglais dès que leurs interlocuteurs semblent avoir de la difficulté avec la langue de Molière. Quant au français dans la métropole, il va sans dire que l'on est loin de la camisole de force avec le bonjour-hi qui gagne en popularité et les jeunes qui collectionnent les anglicismes.

    • Cyril Dionne - Abonné 31 mars 2021 09 h 27

      Ce phénomène de « switcher » à l’anglais même s’il y a seulement un interlocuteur de langue anglaise et les autres sont francophones M. Boulanger est partout le même. Mais la réciprocité n’existe pas en anglais. Lorsqu’on trop gentil, on se fait écraser.

      Oui, c’est la culture avant la langue et l’ethnie qui prédomine. La langue est notre moyen de communication avec les autres.

      Ceci dit, curieusement, tous ceux au Canada qui veulent faire carrière en français vont tous au Québec. C’est un incontournable. Il faudrait en même temps que ceux qui ont choisi d’y vivre, ne se consacrent pas à détruire cet aménagement linguistique et culturel en célébrant le Canada, le fossoyeur des Canadiens français.

      Ceux qui s’imaginent que l’avenir de la société québécoise passe par l’immigration, eh bien, j’ai quelque chose à leur vendre pas cher. La plupart des immigrants francophones en sont à leur 2e ou 3e assimilation. Ils ont adopté la langue du colonialiste, la langue du plus fort pour pouvoir s’épanouir. Alors, que pensez-vous qu’il va arriver lorsqu’ils viennent au Canada? Eh bien, dans cette mer anglo-américaine, ils vont adopter la langue du dominant encore une fois. Il n’y a rien de plus imbécile présentement que d’envoyer des immigrants francophones hors Québec. Ils seront assimilés en moins d’une génération parce qu’on ne peut pas vivre et surtout travailler en français au Canada.

      Les anglophones ne sont pas plus bilingues aujourd’hui, moi qui a enseigné en immersion et dans les écoles françaises en Ontario. C’est un leurre. Pour mettre le tout en perspective, il y a eu plus de 16 millions d’élèves en immersion française partout au Canada durant les 50 dernières années et pourtant, seuls quelques francophones hors Québec parlent encore français.

      Les francophones hors Québec ne sont pas seulement des « dead ducks » ou bien des « cadavres encore chauds », ils en sont à l’étape de la louisianisation. Pour le dire poliment, ils sont assimilés. Amen.

    • Nadia Alexan - Abonnée 31 mars 2021 10 h 54

      Je suis de culture anglophone et j'ai enseigné la littérature anglaise au secondaire jusqu'à ma retraite. Je parlais le français déjà, mais pour l'écriture je trouvais cela difficile.
      Par contre, la culture et la politique progressiste de ce journal m'ont attiré à vouloir maitriser mon français écrit. Je trouvais la ligne politique de la Gazette trop régressive et trop conservatrice à mon gout. Ce qui m’a amené à vouloir tellement écrire et à être publié en français, que j'ai dû faire l'effort de réaliser mon rêve.
      Ce que j'essaye de dire, c'est que l'apprentissage du français doit être perçu comme un atout et un enrichissement avant d'être une obligation. Et l'on devrait commencer avec l'interdiction du «bonjour/hi». Le «bonjour» est suffisant pour souligner la nature française de la belle province.

    • Patrick Boulanger - Abonné 31 mars 2021 11 h 25

      @ M. Dionne

      Même lors d'un tête-à-tête, les francophones ont la facheuse habitude de passer à l'anglais quand leur interlocuteur ne maîtrise pas la langue de Molière.

    • René Pigeon - Abonné 1 avril 2021 10 h 50

      J’utilise et promeus le français dans les conversations et courriels que j’échange avec les anglophones. Les petits gestes comptent. En voici deux que je pratique fréquemment et que je vous invite à expérimenter :
      1- Je débute mes échanges avec les anglophones en français et je poursuis ces échanges en français en fonction de la réceptivité de mon interlocuteur. Si l’un de nous passe à l’anglais pour éviter un malentendu ou un blocage, je reviens au français dès que l’échange redevient fluide ; je retourne au français _autant de fois_ que cela me parait faisable.
      2- J’échange en français avec autant d’anglophones que possible. Car chaque conversation ou courriel échangé entre un francophone et un anglophone rend le duo plus apte et motivé à utiliser le français en réunion. Lorsque le duo d’un francophone et d’un anglophone échange efficacement en français, ces personnes sont alors prêtes à échanger en français en réunion avec d’autres.
      Perfectionnement personnel et Santé mentale :
      Déployer de tels efforts pour promouvoir le français peut sembler utopique ou peut causer un malaise voire de l’irritation chez certaines personnes. Toutefois, même si la tentative de communiquer en français s’avérait un échec, chaque interlocuteur en tirera un bénéfice cognitif et un bienêtre psychique.
      Pour le francophone qui convie son interlocuteur à échanger en français, aller à la rencontre de la résistance de l’interlocuteur et de sa propre gêne lui offre une occasion de s’affirmer et d’écouter, d’exercer son leadeurship et d’acquérir des habiletés applicables à d’autres situations.
      Pour l’anglophone, parler et écouter en français lui offrent l’occasion de vivre et d’accepter la vulnérabilité qu’il ressent du fait de paraitre moins compétent lorsqu’il s’exprime dans sa langue seconde et, en conséquence, d’être moins exigeant envers lui-même. Le simple fait de ralentir la conversation peut suffire à rendre notre interlocuteur apte à surmonter les obstacles et à persévérer.

  • Julien Bilodeau J.b Musique - Abonné 31 mars 2021 02 h 01

    À propos du complexe.

    Cette notion de rapport complexé avec l'immigration me semble venir d'une seule et même chose. Ne dit-on pas au nouvel arrivant qu'il est accueilli par la nation canadienne ? Est-ce qu'il n'est pas là le péché originel ? Car, sauf erreur, il y a deux nations "dominantes" (culture, langue, lois, etc) au Canada. Or comment est-il possible qu'un nouvel arrivant puisse embrasser d'un coup deux cultures, en plus de la sienne ! C'est une pure utopie. Le rapport complexé avec l'immigrant est en somme exactement le même que le rapport complexé avec le Canada. Il n'y a que "cet avènement à un pays" qui puisse l'effacer. Je ne dis pas que nous serions aux pays des licornes et arcs-en-ciel, bien entendu, mais sans complexe, ça, j'en suis convaincu. Entre-temps, toutefois, tout est plus qu'imparfait, tout. Devant l'aporie qu'impose le marriage forcé, toute volonté de protection et d'accomodements ne peut être que palliative et très vulnérable. C'est aussi ce qui permettra, principalement aux anglophones du Canada -de toute origine que ce soit-, d'accuser la nation francophone de racisme lorsque le ministre Jolin-Barette déposera son projet. Exactement comme il y a 44 ans et sans doute bien pire encore : le "système" a déjà été mis à l'épeuvre.

    • Patrick Boulanger - Abonné 31 mars 2021 10 h 36

      Pour ma part, cet inconfort face à l'immigration me semble pouvoir venir de plusieurs sources :

      1 - le Québec accueille chaque année un nombre considérable d'immigrants (40? 50? milles environ) par rapport à son poids démographique (autour de 8 millions);

      2 - les immigrants s'installent en grand nombre dans la métropole où l'anglais est tout sauf marginal;

      3 - le Québec semble avoir de la difficulté à soutenir adéquatement les immigrants pour qu'ils puissent apprendre la langue de Molière;

      4 - comme vous le soulignez, la Canada et le Québec sont en compétition pour les accueillir;

      5 - les non francophones votent en grande partie pour le PLQ dont la protection du français n'est pas sa tasse de thé (les non francophoes constituent une partie importante de sa base électorale...);

      6 - le transfert linguistique des allophones au Québec se fait encore en bonne partie vers... l'anglais (la puissance d'attraction de l'anglais est énorme);

      7 - le Québec n'a pas tous les outils d'un État souverain pour protéger sa langue et le Canada pousse pour angliciser le Québec (ex. : Loi 101 qui perd des plumes avec les années, le bilinguisme fédéral au Québec, etc.);

      8 - les Québécois ont la facheuse habitude de passer à l'anglais dès que leurs interlocuteurs ne maîtrisent pas le français. Plusieurs raisons valables peuvent expliquer cela (ex. : goût de rendre service, améliorer son anglais, vouloir gagner du temps, etc.), mais il va sans dire que nous nous tirons dans le pied quand nous agissons de la sorte.

      9 - etc.

    • Julien Bilodeau J.b Musique - Abonné 31 mars 2021 13 h 07

      Je vois beaucoup de convergences dans votre intervention ! Je me permets d'insister sur le dilemme cornélien qui s'impose au nouvel arrivant. Je persiste à croire que c'est la mère de ce mal, nommé ici "le rapport complexé avec l'immigration". Aussi, les points 7 et 8 concernent l'équivalence que j'ai essayé de présenter, c'est-à-dire le rapport complexé avec la "nation" canadienne, que je qualifie d'autre part de "marriage forcé".

    • Patrick Boulanger - Abonné 31 mars 2021 14 h 27

      @ M. Bilodeau

      « Cette notion de rapport complexé avec l'immigration me semble venir d'une seule et même chose. Ne dit-on pas au nouvel arrivant qu'il est accueilli par la nation canadienne ? Est-ce qu'il n'est pas là le péché originel ? Car, sauf erreur, il y a deux nations "dominantes" (culture, langue, lois, etc) au Canada. Or comment est-il possible qu'un nouvel arrivant puisse embrasser d'un coup deux cultures, en plus de la sienne ! »

      Oui, il y a de la convergence, mais aussi de la nouveauté. J'ai réagi à cette idée de provenance du rapport complexé avec l'immigration qui vous semble venir d'une seule et même chose.

  • Jean-Charles Morin - Inscrit 31 mars 2021 05 h 51

    Aides-toi et le Ciel t'aidera.

    Cette profession de foi inattendue de la chroniqueuse envers le pays francophone a de quoi réjouir et rassurer quelque peu. Toutefois, comme elle le dit elle-même, notre rapport avec l'anglais ne pourra jamais avoir la sérénité dont bénéficient les nations européennes, du fait entre autres de notre trop grande proximité avec l'ogre anglo-américain et de la présence au sein de notre pays avorté d'une minorité anglophone grandissante qui jouit impunément d'un système d'éducation séparé et surfinancé.

    À cet égard, on ne peut que s'inquiéter de l'attrait croissant de l'anglomanie auprès de la jeune génération des "francos de souche", sous prétexte d'ouverture sur le monde et d'acquisition de meilleurs outils pour s'adapter avec succès à l'économie globale. Contrairement aux autres pays, notre situation réelle de minoritaires et la fragilité manifeste de nos acquis nous interdisent de baisser la garde et de laisser une légitime curiosité intellectuelle envers une autre culture amener imperceptiblement dans les faits à un inexorable transfert linguistique et, ultimement, à l'assimilation de notre milieu culturel par l'anglosphère comme on l'a déjà vu ailleurs en Irlande ou, plus près de chez-nous, en Nouvelle-Angleterre et en Louisiane.

    Pour pouvoir se tirer d'affaire et arriver à gérer correctement notre avenir en tant que nation, il faudra bien sûr compter sur les autres, sur ceux qui viennent d'ailleurs. Mais cet apport sera vain si nous ne pouvons pas d'abord s’en remettre à nous-mêmes et repenser l'appui que nous consentons à nos propres institutions d’enseignement. Tant que le secteur d'éducation francophone continuera à être sous-financé et dévalorisé comme il l'est actuellement, on ne pourra blâmer les jeunes de vouloir voir ailleurs si l'herbe est plus verte.

    Pour être en mesure d'espérer un jour l'aide du Ciel, il faut d'abord apprendre à compter sur soi-même et sur les moyens que l’on se donne.

    • Patrick Boulanger - Abonné 31 mars 2021 10 h 59

      Mme Pelletier est la réalisatrice du documentaire Monsieur (Jacques Parizeau) : https://vimeo.com/ondemand/monsieur

    • René Pigeon - Abonné 1 avril 2021 11 h 11

      Que disais Parizeau ?
      Il recommandait aux francophones d'apprendre l'anglais.
      Y compris dans les conférences qu'il donnait dans les cégeps ?

      Après le départ des Anglais, les Européens continuent de parler et d'écrire en anglais entre eux ; ni les Français, encore moins les Allemands vont demander aux petits peuples de l'Est d'utiliser leur langue dans les travaux de l'UE.

      Les É-U ont un pouvoir d'assimilation inégalé dans l'histoire depuis l'Empire romain.

      J’utilise et promeus le français dans les conversations et courriels que j’échange avec les anglophones. Voir mon commentaire plus haut intitulé "Les petits gestes comptent".

  • Françoise Labelle - Abonnée 31 mars 2021 06 h 42

    On apprend une langue par obligation

    Charles Castonguay, professeur de statistique à l'université d'Ottawa (!) a goûté à l'assimilation. Depuis, il défend le français chiffres à l'appui. Ses deux prescriptions: franciser le monde du travail et étendre les dispositions de la loi 101 au cégep.
    À propos du cégep, je cite: «Reprenant les chiffres de l’Institut de recherche sur le français, Castonguay montre qu’il existe un rapport étroit entre la langue des études collégiales et la langue de travail : 95 % des répondants diplômés d’un cégep français travaillaient principalement en français, tandis que seulement 50 % des employés diplômés d’un cégep anglais avaient le français comme langue de travail.»
    Mme Dion a appris l'anglais tardivement, au besoin, «and she pogned» comme le chantait RBO.

    Votre comparaison avec l'Europe est fausse: plusieurs langues différentes s'y côtoient et les britanniques y sont très largement minoritaires. En Amérique du nord, on est entouré d’au moins 300 millions d'anglophones.

    • Cyril Dionne - Abonné 31 mars 2021 10 h 56

      Je suis d'accord avec vous Mme Labelle. Prenez-en note... lol. Cela n’arrive pas très souvent.

      Comme Franco-Ontarien de 3e génération, disons que je connais cela un peu trop le phénomène de l'assimilation. En Ontario, vous ne pouvez pas travailler en français et vous épanouir à moins de vouloir être relégué dans des ghettos linguistiques. Même si je parle, écris et lis les deux langues officielles couramment, le français, je le parle par cœur. Mais impossible est devenu français en terre orangiste et multiculturaliste hors Québec. En passant, le multiculturalisme « canadian » ne fait que remplacer le concept du Commonwealth britannique. C’est le « Rule Britannia rule » et le « God save the Queen », version plus moderne. Le néocolonialisme renouvelé quoi!

      Il faut que le Québec se prenne en main et décrète une loi 101, version 2.0 plus robuste. Il y a péril en la demeure. L'assimilation guette le Québec présentement et ceux qui pensent le contraire, eh bien, ce sont les mêmes qui nous parlent des sociétés francophones bien vivantes hors Québec. Pardieu, il y en a plus. Ils sont rendus à l'étape de la louisianisation, soit l’assimilation complète. Toute ma famille a été assimilée et les rencontres familiales se font plus souvent qu'autrement, en anglais. Pourtant, ils ont tous fréquenté l’école française jusqu’au secondaire et certains, même à l’université et ensuite ont enseigné dans les écoles françaises. Oui, misère.

    • René Pigeon - Abonné 1 avril 2021 11 h 14

      Dans une entrevue, Charles Castonguay s'est déclaré de langue maternelle anglaise.
      Ce qui ne l'a pas empêché de vouloir défendre le français.