Comme si de rien n'était

Ceci n'est pas une lecture d'été.

«Et les communistes confisquèrent les récoltes et les vaches et les poules etc. aux paysans qui ne voulaient pas remplir leur tâche révolutionnaire et ils envoyèrent en camps de concentration ou exécutèrent ceux qui commettaient des actes hostiles au pouvoir soviétique en allant voler nuitamment des épis dans les champs de kolkhozes et en refusant de donner leur vache ou leur poule. Plus tard les communistes ont jugé que le meilleur moyen de briser l'attitude hostile de la paysannerie était de provoquer des famines dans les régions agricoles comme l'Ukraine ou le Caucase du nord ou le Kazakhstan et ils ont détourné le trafic ferroviaire et bloqué les routes d'accès et fermé les magasins et interdit les marchés et six millions de personnes sont mortes de faim. Et certains dissimulaient les cadavres de leurs proches pour les vendre à leurs voisins ou au marché noir et avec l'argent ils achetaient des cadavres inconnus parce qu'ils ne voulaient pas manger la chair de personnes avec qui ils avaient peut-être passé de bons moments.»

C'est une plaquette à glacer le sang. Europeana - Une brève histoire du XXe siècle, de Patrik Ourednik, récemment traduite en français aux Éditions Allia. Cent cinquante pages sans la moindre virgule, un souffle monstrueux, un ton égal pour rendre la banalité de l'horreur. Les trois quarts des phrases commencent par «Et» pour bien souligner l'enchaînement infini de la turpitude. Comme littérature tchèque, ça vous change de Kundera.

«Et en 1989 un politologue américain inventa une théorie de la fin de l'histoire selon laquelle l'histoire avait pris fin puisque la science moderne et les nouveaux moyens de communication permettaient à tous de vivre dans le confort et que le confort universel était une garantie de démocratie et non l'inverse comme l'avaient cru jadis les rationalistes et les humanistes. Et que le citoyen était en fait un consommateur et le consommateur était en fait un citoyen et que toutes les formes de société tendaient vers une démocratie libérale laquelle conduirait à son tour à la disparition de toutes les formes autoritaires de gouvernement et à la liberté politique et économique et à l'égalité et à un âge nouveau de l'histoire de l'humanité et alors l'histoire n'aurait plus de raison d'être. Mais beaucoup de gens ne connaissaient pas cette théorie et continuaient à faire de l'histoire comme si de rien n'était.»

Pour avoir un peu honte, et avec raison, de faire partie de l'humanité avant d'aller prendre un jus sur une terrasse ou assister à un gala juste pour rire.

***

Non, ce n'est pas une lecture d'été. Comme lectures d'été, si j'ai bien compris, vous préférez les histoires inventées, les trucs d'espionnage avec un gars qui prend des risques pour la liberté et la démocratie et/ou une belle fille, ou alors un récit de la découverte du Graal, ou alors les romans de Marie Laberge, ou alors un essai de pop psycho, J'ai un complexe de culpabilité mais ce n'est pas ma faute.

Ou peut-être New York brûle-t-il?. Lapierre et Collins, à deux ou à quatre mains, nous ont donné de bien belles choses par le passé (Ô Jérusalem, Cette nuit la liberté, Le Cinquième Cavalier, La Cité de la joie, Fortitude), mais celui-là sent l'expédié. Des détails techniques à foison, certes de certes, mais un récit, comment dire, un peu prévisible. Et des conversations entre grands de ce monde, hum, n'étant pas sans évoquer l'art du feuilleton. En gros: Oussama ben L. réussit à faire entrer une bombe nucléaire dans la Grosse Pomme, qui explosera si Israël ne se retire pas des territoires occupés dans cinq jours. Je ne vous dis pas comment ça finit. Na.

Mais il y en a qui devraient se douter de comment ça finit. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est le président de la commission d'enquête sur les attentats du 11 septembre: si les attaques «ont représenté un choc, elles n'auraient pas dû être une surprise».

Ben non ben non ben non. On voit ça d'ici, Bush à la télé le soir même: «Chers compatriotes, messieurs dames, je le savais, je le savais donc.»

***

De toute manière, qu'aurait-on à faire de lectures d'été? L'est pourri, l'été. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est vous. Vous n'êtes jamais contents. S'il fait chaud, vous vous plaignez et angoissez sur l'effet de réchauffement de la couche d'ozone de serre. S'il fait froid, vous attendez d'une minute à l'autre l'arrivée d'un glacier même pas fondu en provenance du pôle Nord. S'il pleut, vous dissertez sur les risques d'inondations, et s'il pleut pas, sur la sécheresse.

Et pendant ce temps, au Japon, il y a une vague de chaleur, et l'industrie de la crème glacée connaît un énorme succès. Parmi les saveurs que l'Association japonaise de crème glacée tente de populariser, on retrouve: viande de cheval crue, ail, pomme de terre, laitue, fèves de soja et varech, fraise et épinards.

Et en plus du ketchup républicain de marque W, dont il était question ici la semaine dernière, l'on peut se procurer de la Star Spangled Ice Cream (www.starspangledicecream.com). Parfums disponibles: I Hate the French Vanilla, Smaller GovernMint, Choc & Awe, Iraqi Road, Prale to the Chief, Nutty Environmentalist, Kerry Berry, Gun Nut. Parfums à venir: Donald Rum Raisin, White House Fundraiser Coffee, Clinton Im-Peach, Orange Alert Sherbet, GuantanaMocha.

Et parmi les recommandations de la commission d'enquête sur les attentats du 11 septembre visant à faire échec à la tentation terroriste, on retrouve «communiquer et défendre les idéaux américains dans le monde musulman» mais pas «nous mêler de nos oignons».

Et l'organisme Reporters sans frontières trouve suffisamment de temps, entre le Myanmar, l'Iran, l'Algérie et quelques dizaines d'autres nations, pour se porter à la défense de CHOI-FM.

Et on apprend qu'aux États-Unis, des mannequins et des actrices se font injecter du collagène dans les pieds pour pouvoir mieux supporter les souliers à talons très hauts.

Et Patrik Ourednik a déjà plus de stock qu'il n'en faut pour écrire une brève histoire du XXIe siècle.

jdion@ledevoir.com

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2 commentaires
  • Lucille Nantel - Abonnée 25 juillet 2004 20 h 27

    Et le sport?

    Cher M. Dion, vous qui semblez si instruit, pourquoi ne pas traiter un tant soit peu de football, pas celui de l'Euro, celui de Calvillo et de ces autres valeureux sportifs qui font des miettes et pas d'histoires?

  • claude provencher - Inscrit 25 juillet 2004 22 h 29

    Une brève histoire du XXIe siècle de Pierre Boulle

    Vous connaissez Pierre Boulle? C'est lui qui a écrit "La Planète des singes" et "Le Pont de la rivière Kwaï".Il a écrit "Les Jeux de l'esprit édition j'ai lu #458/et Julliard 1971.---Mr.Ourednik vous ne serez pas le 1er.

    Voici le résumé de ce roman LES JEUX DE L'ESPRIT.---Les erreurs des politiciens ont plongé le monde dans l'horreur d'une technique inhumaine.---ET pour y remédier les savants s'unissent et prennent le pouvoir.Ils créent un Gouvernement mondial scientifique.---ET leur ambition est d'instaurer la paix universelle,l'essor spirituel de l'humanité,l'accès à la Connaissance, et ils y parviennent.---Et à leur profonde stupéfaction la réalisation de ce programme fait rapidement dépérir une foule d'hommes et de femmes poussés au suicide par une immense vague de mélancolie et d'ennui.---ET pour y mettre fin,les savants seront peu à peu amenés à promouvoir des divertissements de plus en plus cruels,de plus en plus barbares,où l'esprit cède la place aux plus bas instincts.ET tels sont les JEUX.