Vouloir

Dans ses cahiers de jeunesse, exposés il y a quelques années à la bibliothèque publique de New York, les notes au crayon de Jack Kerouac apparaissaient, pour la plupart, rédigées en français.

Quand je rêve, disait l’écrivain, je rêve souvent en français. Et quand je braille, s’empressait-il d’ajouter, c’est toujours en français.

Une armée d’ouvriers sous-payés, à laquelle appartenait la famille Kerouac, parlait français à la maison en Nouvelle-Angleterre.

En 1967, devant les caméras de Radio-Canada, un public curieux de voir Kerouac de près rigole dès qu’il l’entend ouvrir la bouche. Kerouac s’exprime dans la langue laborieuse des laissés-pour-compte de l’Amérique française. L’oreille du public, bien dressée aux accents formatés de la télévision d’État, sublime ce rappel sonore de sa propre condition historique en prenant le parti spontané d’en rigoler.

La trace de ce monde ouvrier s’est peu à peu effacée sous l’effet des vents du présent. Au milieu des tourbillons de l’oubli, la tête de Paul LePage, gouverneur de l’État du Maine jusqu’en 2019, émergeait de curieuse façon. Comment cet homme, issu de ce monde ouvrier canadien-français, continuait-il de parler la langue de ses aïeux dépossédés ?

La langue française au Québec, pour mieux oublier le cadre de la pauvreté où elle fut longtemps refoulée, a senti irrésistiblement le besoin de s’embourgeoiser et de s’endimancher. Feignant ainsi d’appartenir à un monde social qui n’est pas le sien, elle met volontiers à distance tous les francophones hors Québec, histoire de mieux souligner, par un effet de contraste, le sentiment de sa propre existence.

Prompt à pointer du doigt, au nom d’une politique fondée sur l’émotion, l’Université d’Ottawa qui houspille une professeure pour l’usage d’un mot décrié, l’État québécois se montre en revanche tristement aphone dès qu’il est question de se demander par quel mauvais sort les promesses d’une véritable université française à Toronto ont sans cesse été repoussées, pourquoi l’Université Laurentienne à Sudbury pâtit ou pour quel motif la Faculté Saint-Jean, la seule en français en Alberta, se voit menacée de disparaître sous l’effet de compressions budgétaires.

Jusqu’en 1848, dans un Canada façonné par une union impériale forcée, le français est une langue interdite à la chambre d’assemblée. Les députés canadiens-français, même à majorité, parlent donc anglais. Ce qui ne les assure pas pour autant de trouver à faire entendre leurs idées.

Au New-Brunswick, en 1871, les subventions aux écoles catholiques et francophones sont supprimées. La province emboîte le pas à la Nova-Scotia, qui a déjà fait de même.

En 1890, cinq ans après l’exécution de Louis Riel, le Manitoba abolit les subventions aux écoles françaises, de même que l’usage de cette langue au Parlement ainsi que devant ses tribunaux. Les nouvelles provinces canadiennes, créées plus à l’ouest, n’offrent pas davantage de soutien étatique à cette portion de la population. Il faut attendre la fin du XXe siècle pour que, bien trop tard, cette population fasse l’objet d’une vraie considération.

Le règlement 17, adopté par l’Ontario en 1912, pose de nouveaux interdits au maintien de la langue française. Au-delà des deux premières années d’étude, l’anglais devient la seule langue d’enseignement. Jusqu’à La Nouvelle-Orléans en fait, les enfants répètent : « I will not speak French on the school grounds »…

Les perspectives d’avenir pour les luttes en faveur du français apparaissent, au début du XXe siècle, aussi minces que le papier bible sur lequel Henri Bourassa lit ses prières entre deux éditions du Devoir. En 1915, Le Devoir réclame des parlementaires, comme s’il s’agissait là d’une mesure révolutionnaire, des timbres-poste bilingues. Chaque époque, sans doute, jouit de l’illusion de ses audaces. En 2021, convenir que le réseau collégial n’a pas à être un instrument de l’anglicisation des Québécois semble la grande affaire… Mais tout le reste ?

Longtemps la société canadienne-française a clopiné, tant bien que mal, soutenue d’une part par sa langue et, d’autre part, par une religion qui lui tenait lieu d’État. La religion lui glissa sous le pied, si bien que tout son poids identitaire se trouva plus appuyé encore sur la langue. Celle-ci devint, dans les années 1960, le principe à la base d’un nouvel État. Écoutez les discours de Pierre Bourgault. La question de la langue y revient sans cesse. La langue constitue le nouveau socle du pouvoir. Elle affirme une force sociale qui entend remonter le cours de l’histoire, dans l’espoir d’en infléchir le sens. Et cet espoir, au Québec, prend souvent la forme d’une douleur.

Quand nous aurons désappris à seulement espérer, peut-être apprendrons-nous à vouloir.

Au début des années 1960, les Canadiens français ont beau compter pour plus de 81 % de la population de la province de Québec, ils se classent, à l’échelle de la dépossession économique, avant-derniers sur plus de vingt groupes ethniques recensés. Oui, la langue est une affaire de classe sociale. Et il ne suffit pas de sourire devant tous les Kerouac du monde entier pour échapper à cette image de nous-mêmes que renvoie un passé encore mal digéré.

François Legault sourit beaucoup. La question linguistique chez lui se trouve agitée au nom de l’autonomie provinciale et d’une crainte légitime d’une anglicisation accélérée. Il ne s’embarrasse pas pour autant de remettre en question les balises du système qui sécrète cette situation, toujours heureux, à ce jour du moins, d’avoir fait le choix d’embrasser le Canada, selon un calcul électoraliste conjugué à un supposé pragmatisme économique qui consiste surtout à affirmer qu’il est absurde de croire à autre chose… Autrement dit, le constat de l’infériorisation de la langue française ne suffit pas, chez lui, à prendre les moyens pour endiguer ce qui l’engendre. Oh well ! Il sera toujours possible, au moins, de brailler en français…

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