L’immigration spectacle

Au Texas, le désastre de la gestion de la vague de froid — 111 morts, Ted Cruz qui s’enfuit à Cancún, des dettes d’électricité dues à un marché complètement et sciemment dérégulé, le gouverneur Abbott mis en cause directement — paraît désormais bien loin, alors que tous les projecteurs sont tournés vers la « crise frontalière ».

Preuve en est que jeudi dernier, le président Biden a tenu sa première conférence de presse — « Enfin ! » ont dit certains. Il faut dire que les sujets ne manquent pas. Dans certains États, le déconfinement induit une hausse rapide des chiffres de la COVID malgré le rythme soutenu de vaccination. Le Colorado et la Géorgie ont été ensanglantés par deux massacres relançant le débat sur les armes à feu. Contrevenant aux accords, la Corée du Nord a testé deux missiles balistiques jeudi. Les tensions avec la Chine sont palpables, comme l’ont montré les échanges peu diplomatiques à Anchorage… et le risque réel si l’on en croit la énième déclaration de l’amiral Davidson devant une commission sénatoriale.

Mais le bilan de la conférence de presse donne une impression tout autre. Sur 34 questions des journalistes, il n’y en a eu aucune sur la pandémie. Une sur la Chine. Deux sur la Corée du Nord. Deux sur le Congrès. Et quatorze sur la frontière et l’immigration. C’est sans doute la raison pour laquelle vendredi, 19 sénateurs républicains ont passé plusieurs heures sur le Rio Grande à bord des bateaux armés de mitraillettes du Department of Public Safety du Texas… pour constater de visu l’ampleur de la crise à la frontière.

D’ailleurs, CNN et Breibart (deux médias qu’on ne met pas habituellement dans une même phrase) ont également couvert récemment l’arrivée spectaculaire à la frontière texane de migrants équipés de gilets ajustés et de masques chirurgicaux, menés d’un bord à l’autre du Rio Grande par un passeur masqué certes, mais visiblement ravi de parler à la caméra. Cette mise en scène ne passera pas à l’histoire, le Guardian ayant pris la peine de décrypter son caractère fallacieux en se rendant au même endroit sur le Rio Grande.

L’immigration est devenue un spectacle. Elle s’inscrit dans le grand théâtre frontalier, où elle sert le populisme, les conservateurs, les cartels, la Customs and Border Protection (CBP), les journalistes. La « crise frontalière » vend bien. En témoignent les séries « borders wars » du History Channel, ou les téléréalités comme Border Security. Le thème de la porosité des frontières mobilise. Elle aide les républicains à centrer le débat sur un sujet qu’ils dominent. Elle sert la CBP, qui peut démontrer la nécessité de son travail au moment même où sa probité est mise en cause. Elle sert les cartels : les prix des passeurs ont augmenté sous l’empire de cette « nouvelle réalité ». Elle sert l’information continue, qui a des images spectaculaires à se mettre sous la dent. Elle sert les médias plus traditionnels, qui peuvent montrer qu’ils ne sont pas anti-Trump et que leur traitement de la nouvelle est équilibré.

Alors que la politique de reconduction à la frontière mise en place par Trump (autorisant les agents frontaliers, pour cause de pandémie, à expulser les migrants sans leur permettre de déposer une demande d’asile) est toujours en grande partie appliquée, alors que les frontières terrestres demeurent fermées aux franchissements non essentiels, le mythe des frontières ouvertes prend de l’ampleur. Tant et si bien que la déformation de la nouvelle s’est imprimée à l’ensemble de la sphère médiatique sans que la question de ce cadrage soit vraiment soulevée.

Qu’en est-il alors de la « crise frontalière » ?

D’abord, les chiffres de cet afflux.

Sur les 100 400 personnes appréhendées à la frontière par l’agence frontalière, 72 % ont été expulsées immédiatement. Il s’agit aussi pour beaucoup de récidives, ce qui relativise un peu l’idée « d’arrivées massives ».

Il faut ajouter que l’année 2020 a été une année atypique, où la pandémie a ralenti et déformé les flux. Une analyse sur le long terme montre la dimension saisonnière de la migration non documentée : les augmentations enregistrées ce mois-ci correspondent donc au schéma des années 2012 à 2019 corrigées de la variable pandémie. Les arrivées sont même inférieures à 2019 à la même période. Enfin, en 2000, à la frontière méridionale, 9147 agents frontaliers faisaient face à l’arrivée de 144 000 migrants non documentés chaque mois. En 2021, ce sont 16 731 agents qui font face à un afflux à l’arrivée (au mois de février) de 96 974 personnes. Il y a donc ici 45 % plus d’agents pour 33 % d’arrivées en moins.

Ensuite, les images des enfants incarcérés.

Elles sont terribles. Frappantes. Et le nombre de mineurs non accompagnés est effectivement en hausse. Ils sont en majorité âgés de 15 à 17 ans, mais certains ont moins de 5 ans. Or, le gouvernement Biden, qui n’a pu organiser de transition dans ce domaine faute de collaboration des officiels du gouvernement précédent, a choisi de ne pas attendre : il a cessé de renvoyer les enfants seuls vers le Mexique. Il est certain que l’esthétique de ce choix nuit au gouvernement. Il aurait sans doute été plus habile politiquement d’attendre que les structures d’accueil côté américain soient opérationnelles (la COVID a pour effet de réduire la capacité de placement des enfants). Mais ce qui est efficace sur le plan électoral n’est peut-être pas toujours moral. Tout est affaire de priorité.

Le spectacle de la migration nourrit donc un grand nombre d’acteurs, mais n’apporte aucune solution puisqu’il n’en traite pas les sources. Pire encore, cette théâtralisation détourne des ressources des endroits où elles seraient nécessaires. Il y a pourtant des solutions, dans l’aide au développement, dans l’aide à la gestion des effets des changements climatiques, dans l’amélioration des mécanismes de migration légale, dans la facilitation de l’acceptation de l’immigration. Mais cela suppose que les acteurs non partisans commencent par se demander où est la crise, et à quel moment ils participent — peut-être contre leur gré — à ce qui est avant tout une mise en scène.

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