L’épineuse question du «curriculum»

Les jeunes caquistes ont suggéré de rendre obligatoire à l’école l’étude de certaines œuvres jugées majeures de notre littérature. Si vous avez suivi ne serait-ce qu’un peu les discussions sur cette proposition, vous avez certainement été frappé par la virulence des polémiques qu’elle a soulevées.

Il y a en éducation deux véritables champs de mines (au moins). Le premier est celui des méthodes à utiliser pour faire apprendre. Le deuxième est celui du contenu que l’on doit transmettre par ces méthodes : c’est, en un mot, la question du curriculum.

C’est dans ce champ de mines que se sont déroulées les discussions sur la proposition caquiste.

Les contre…

Un premier problème concerne l’autonomie professionnelle des enseignants. Elle n’est sans doute pas infinie et s’arrête totalement aux portes du choix des matières à enseigner et en partie à celles des contenus à transmettre. Mais les enseignants ne sont-ils pas les mieux placés pour connaître les goûts et les aptitudes des élèves de leurs classes et, partant, pour choisir des lectures les plus susceptibles de les intéresser ?

L’argument a du poids et mérite réflexion. L’autonomie des enseignants est en effet importante et précieuse, et leur connaissance de leurs élèves est à respecter et à prendre en compte.

Un autre argument très important contre ce curriculum imposé concerne son contenu. Que va-t-on y mettre ?

Ce n’est pas d’hier que des critiques pleuvent sur le curriculum scolaire. On lui reproche par exemple — par le mécanisme de ces habitus que possèdent d’emblée, ou non, selon leur origine sociale, les élèves — d’être un outil avantageant une certaine classe sociale et pénalisant les autres. Le savoir transmis est ainsi réputé être au service du pouvoir économique et de l’idéologie qui le sert.

De nos jours, on déclinera ce type d’argument en décrétant que le curriculum imposé est ou sera sexiste, nationaliste au pire sens du terme, blanc, et bien d’autres choses encore, reflétant par là le statut et les privilèges des personnes ou instances qui l’auront défini.

Cela aussi mérite sérieuse réflexion. Mais ce n’est pas à mes yeux décisif.

… et les pour

D’abord, il arrive, et il est même souhaitable, voire nécessaire, notamment pour des raisons pédagogiques, que l’on précise et que l’on décline finement le contenu d’un curriculum.

On admet ainsi qu’on doit faire une place aux nombres premiers en mathématiques et on convient en gros du moment où ceux-ci devraient être introduits. Certes, la littérature, ce n’est pas les maths. J’y reviendrai.

De plus, il y a un grand risque à laisser les enseignants décider seuls de ce qui est au programme. On pourrait alors se retrouver avec des curriculums variant selon la richesse ou la pauvreté économique et culturelle des milieux où se trouvent les écoles, et avec des disparités encore plus accentuées selon que ces écoles sont, ou non, privées.

Que faire ?

Il y a en ce moment, en éducation, des défenseurs d’un curriculum riche en contenu choisi et transmis à tous. Leur argumentaire est notamment qu’à un curriculum de savoirs réputés être de simples reflets du pouvoir, il faut opposer et préférer un curriculum composé de savoirs qui donnent du pouvoir à leurs détenteurs. Tous les enfants y ont droit, et notamment ceux qui proviennent de milieux où ces savoirs ne fleurissent pas. La justice sociale et l’égalité des chances le réclament, et l’école est la seule institution qui peut faire ce travail.

Un des défenseurs de cet idéal de curriculum, qu’il baptise « littératie culturelle », l’Américain E. D. Hirsch, estime qu’un très large consensus est possible sur ce contenu à transmettre à tous, y compris dans des domaines comme la littérature et les arts. Il l’a montré en construisant un tel curriculum et en définissant avec précision ce que doit contenir et transmettre cette littératie culturelle dans le cas des États-Unis, où il réside. Tout un réseau d’écoles à grand succès le fait aujourd’hui.

Au total ?

S’agissant de la littérature chez nous, il doit être possible de sélectionner, pour le cursus scolaire, des œuvres qui sont d’indispensables éléments d’une littératie culturelle.

Cette liste d’œuvres, qui pourra varier dans le temps, comprend, pour les différents niveaux, des œuvres obligatoires et des œuvres recommandées. Elle a eu le souci d’être représentative des divers groupes qui ont construit cette littérature, femmes, hommes, Autochtones, notamment, et à l’écoute de son temps et de ses préoccupations. Le curriculum littéraire ne se réduira pas à ceci, bien entendu.

Voilà une tâche lourde, certes, mais pas impossible. Une de ses inattendues retombées, en plus de donner à chacun des outils lui permettant de comprendre et d’agir dans le monde dans lequel il vit, est d’ouvrir à tous des portes sur des bonheurs parfois insoupçonnés qui rendent la vie plus belle et plus douce : aller au théâtre, au musée, lire de la poésie, se passionner pour telle écrivaine, et bien d’autres.

Je ne peux passer sous silence, enfin, le fait que les défenseurs de cet idéal, des gens de gauche soucieux de l’égalité des chances, se font souvent insulter et passent pour des gens de droite, ce qui est pour le moins étonnant.

Le professeur de sociologie de l’éducation Michael Young est l’un d’eux, et il a récemment écrit que, pour avoir défendu son curriculum fait de savoirs qui donnent à chacun du pouvoir, il n’a jamais, en 50 ans comme chercheur en éducation, été à ce point au cœur de controverses et critiqué par des amis et des collègues, lui qui dit avoir toute sa vie voté à gauche.

Et ces débats, précise-t-il, n’étaient pas entre gens de droite et gens de gauche, mais bien entre gens de gauche…

12 commentaires
  • Pierre Boucher - Inscrit 27 mars 2021 04 h 02

    Dany

    Faudrait-il interdire les romans de Dany Laferrière?
    https://www.journaldemontreal.com/2021/03/26/dany-laferriere-et-le-quebec

    • Nadia Alexan - Abonnée 27 mars 2021 10 h 06

      Je ne penserais pas que c'est une bonne idée de laisser le choix des oeuvres littéraires aux enseignants.
      Ma fille qui a fait ses études dans une école secondaire publique dans un quartier aisé de Montréal n'a jamais eu la chance d'étudier Shakespeare, parce que ses professeurs trouvaient que ses pièces de théâtre étaient trop difficiles, à lire et à comprendre. Elle a été privée d'une richesse littéraire extraordinaire.
      Tandis que moi, j'ai fréquenté une école privée avec des soeurs franciscaines irlandaises qui m'ont présenté pas seulement Shakespeare, mais aussi Chaucer, l'auteur de l'oeuvre magnifique: «The Canterburry Tales», publié en 1400.
      Quand j'ai enseigné à mon tour, j'ai obligé l'apprentissage, par coeur, d'un passage de Shakespeare, dont mes étudiants devenus maintenant adultes se rappellent en me remerciant de les avoir forcés d'apprendre.
      On ne peut pas écarter les grands ouvrages littéraires classiques, d'une richesse incontournable, avec l'excuse que c'est trop difficile.

    • Cyril Dionne - Abonné 27 mars 2021 13 h 46

      Mme Alexan, comme étudiant franco-ontarien, Shakespeare était un passage obligatoire dans le programme « English » de notre école secondaire. Même si je me rappelle de certains passages et de lectures que nous avons faites souvent sur disque, j'aurais préféré de loin de lire les romans de John Steinbeck, Tennessee Williams et autres auteurs américains qui collaient mieux à notre réalité. Othello, The Merchant of Venice ou bien Hamlet et son célèbre « To be or not be », je m’en rappelle, mais pardieu que c’était plate à apprendre dans ce vieux jargon anglais qui n’existe plus aujourd’hui.

    • Nadia Alexan - Abonnée 27 mars 2021 17 h 15

      À monsieur Cyrille Dionne: tout ce qui est moderne n'est pas nécessairement une perle. Les pièces de théâtre classiques de Shakespeare et de Molière sont difficiles à lire, mais sont aussi un trésor de sagesse inouïe.
      C’est dommage que vous n'ayez pas eu une professeure aussi passionnée que moi pour vous inspirer à les aimer.

    • Cyril Dionne - Abonné 27 mars 2021 17 h 41

      Chère Mme Alexan,

      John Steinbeck et Tennessee Williams n'ont rien de moderne si vous parlez d'oeuvres d'un siècle passé. Je sais, vous n'aimez rien d'américain.

  • Léonce Naud - Abonné 27 mars 2021 06 h 41

    Le Québec avant les désaxés à droite ou à gauche

    M'est d'avis qu'un film québécois qui sera bientôt en salle va produire un gros boum! dans les milieux de l'Éducation. Gare aux ramollis et aux nécessiteux de safe spaces! Film: https://www.journaldequebec.com/2021/03/27/ces-enseignants-qui-changent-des-vies

  • Cyril Dionne - Abonné 27 mars 2021 08 h 21

    La gauche intersectionnelle « wokienne » versus la gauche classique

    Bon. Tout le monde se rappelle lorsque la compagnie Coke à introduit son « nouveau Coke » n’est-ce pas? Qu’est-il arrivé? Les gens ne voulaient rien savoir de ce nouveau produit intersectionnel. Ils voulaient revenir au classique. Tout un dilemme pour les gens qui vendent de l’eau sucrée à un prix exorbitant et ceux de la gauche n’est-ce pas?

    Ceci dit, c’est toujours délicieux de lire la position agnostique de M. Baillargeon en ce concerne les thèmes principaux de l’éducation. Le curriculum ne fait pas exception. Mais au moins, il donne la chance au lecteur de se faire sa propre opinion en présentant les deux côtés de la médaille.

    Oui, je suis plutôt d’accord avec une liste de livres et de textes imposée dans la salle de classe qui nous rappellent qui nous sommes, d’où nous venons et où nous nous en allons. Il y a des moyens de choisir une lecture pour captiver les élèves afin de rencontrer le but du curriculum visé, soit la littératie. Il y une prélecture qui se fait en classe pour intéresser les élèves en montrant la congruence avec les thèmes abordés dans le livre et leur vécu. J’espère qu’ils n’opteront pas une pour une méthode qui m’avait fait détester tous les romans du terroir québécois lorsque j’étais étudiant à l’Université d’Ottawa.

    Il y a des incontournables au niveau du curriculum à l’école. Les mathématiques font parties de ceux-là. La science qui évolue toujours aussi. Ces sujets ne sont pas sexistes, nationalistes, blancs et basés sur des privilèges. Ils le sont parce qu’ils sont basés sur des faits observables, vérifiables, reproductibles et intemporels et non pas sur des sentiments, des pressentis, des ouï-dire et des émotions. Ils ne sont pas au service des néolibéralistes de ce monde. Mais, il n’y a pas de littérature « wokienne » dans le curriculum, seulement des zélés qui voient des couleurs d’épiderme partout où ils regardent pour mieux pratiquer la ségrégation basée sur la couleur de la peau, le sexe et l'orientation sexuelle.

    • Nadia Alexan - Abonnée 27 mars 2021 20 h 41

      À monsieur Cyrill Dionne: Vous écrivez: «Il y a des incontournables au niveau du curriculum à l’école. Les mathématiques font partie de ceux-là. La science qui évolue toujours aussi, parce qu’ils sont basés sur des faits observables, vérifiables, reproductibles et intemporels et non pas sur des sentiments....»
      La littérature est incontournable aussi, parce qu'elle a la capacité miraculeuse d'humaniser la personne et de changer des vies par le biais de la solidarité humaine, l'expérience partagée et la catharsis, car «l'homme ne vit pas seulement de pain».

  • Luc Messier - Abonné 27 mars 2021 10 h 01

    L’épineuse question de la conscience de l’humanité

    On vit dans un monde où il y a chez les humains, des bêtises et des souffrances inutiles et endémiques.
    La conscience de l’humanité est responsable des bêtises et des souffrances inutiles et endémiques de l’humanité.
    On vit dans un monde où les gens ont les profonds sentiments d’être impuissants et non responsables de ces bêtises et de ces souffrances.
    On vit dans un monde où il y a la liberté de religion, la liberté de conscience et la liberté d’errer dans le déni de réalité jusqu’à l’utopie.
    On vit dans un monde où les humains se réfugient dans l’individualisme.

    Les gouvernements font des lois pour établir un certain ordre dans la population. Les gouvernements œuvrent pour leur propre nation et non pour l’humanité. La presque totalité des personnes qui forment les gouvernements ont des croyances religieuses pour expliquer le comment et le pourquoi des choses.

    Les nations ne se soucient pas de l’humanité. On pourrait même dire qu’elles s’en balancent. Elles n’en ont que pour leur propre nation. Il faut des armées pour défendre leur nation… prêtent à tuer tout le monde, efficacement, jusqu’à ériger des arsenaux nucléaires. Tuer tout le monde! Avec Dieu de leur côté.

    Promouvoir l’élaboration de la conscience de l’humanité n’est pas l’affaire des nations. Les nations sont de graves limites au sens commun.

    Ces œuvres littéraires québécoises où d’ailleurs ne sont-elles pas qu’un élément parmi un éventail incommensurable d’autres éléments qui enrichissent la culture, qui laissent comprendre que dans la vie, il y a, pour chacun, tellement de diversité pour s’instruire, se divertir et explorer, que finalement la vie, c’est n’importe quoi, que chacun peut faire ce qu’il veut, pourvu qu’il respecte la loi, renforcissant du même coup l’individualisme, les sentiments d’être impuissant et non responsable envers les bêtises et les souffrances de l’humanité.

    On laisse les choses aller. Chacun fait comme si de rien n’était. Humanité incohérente et qui ne se concerte pas.

  • Marc Therrien - Abonné 27 mars 2021 10 h 20

    Un curriculum pour le monde ordinaire


    Le compte-rendu de la proposition des jeunes caquistes ne dit pas si elle est alignée avec la vision de leurs aînés du Gouvernement qui, entre autres, s’était exprimée par la déclaration de la vice-première ministre Geneviève Guilbault à l’occasion du bilan des 100 premiers jours du Gouvernement Legault à l’effet que le gouvernement de la CAQ allait gouverner « pour la classe moyenne, pour le monde ben ordinaire ». Cet esprit du monde ordinaire est bien décrit par Mathieu Bélisle dans son livre « Bienvenue au pays de la vie ordinaire ». La culture québécoise « n’est pas dominée par le romantisme, l’idéalisme ni même le lyrisme », mais plutôt par le prosaïsme de ses gens du pays qui sont bien terre à terre. Ainsi, s’il faut « préférer un curriculum composé de savoirs qui donnent du pouvoir à leurs détenteurs », on peut se demander encore si ce pouvoir est pour transformer l’ordre établi ou simplement pour réussir à faire sa place au soleil dans ce pays « où rien ne se transforme ni disparaît vraiment, où les évènements ont toujours, par quelque côté, un air de déjà-vu ».

    Marc Therrien