«Louis… croix-vé-bâton»

Louis XVI sera-t-il guillotiné une seconde fois ? On a appris cette semaine qu’après l’avoir amputé de l’appendice que l’on sait, on pourrait bien demain lui enlever ses chiffres romains. Après le Louvre, le musée Carnavalet consacré à l’histoire de Paris s’apprête en effet à supprimer les chiffres romains de ses cartouches d’information grand public.

L’affaire n’est pas nouvelle, elle correspondrait, dit-on, à une tendance générale dans le monde des conservateurs. Marx écrivait que, quand l’histoire se répète, il s’agit d’abord d’une tragédie et ensuite d’une farce. Ici, c’est l’inverse. En 1989, le groupe humoristique Les Inconnus avait fait dire à l’un de ses personnages représentant un collégien ignare coiffé d’un bonnet phrygien « À mort Louis… croix-vé-bâton ! ». Trente ans plus tard, la farce semble devenue réalité.

Il faut remercier la presse italienne de s’être émue de cette nouvelle infantilisation du public. Comme l’écrivait le vice-directeur du Corriere della Sera, Massimo Gramellini, « cette histoire représente une synthèse parfaite de la catastrophe culturelle en cours : d’abord, on n’enseigne pas les choses, puis on les élimine pour que ceux qui les ignorent ne se sentent pas mal à l’aise ».

Cette tendance à rabaisser le niveau est ancienne. En 2005, on avait même réécrit les célèbres romans jeunesse des Bibliothèques verte et rose en supprimant le passé simple. Alors même que les enfants ont toujours raffolé des « histoires au passé simple », comme l’a chanté Michel Rivard.

Il ne serait question que des chiffres romains, on en rirait. Mais ce qui n’était hier encore qu’une petite brise soufflant sur un savoir qualifié d’« élitiste » est devenu une bourrasque. On voit même monter des États-Unis un courant qui cherche ouvertement à éradiquer l’enseignement des sources de la civilisation judéo-chrétienne pour cause de « suprémacisme blanc ». Au primaire et au secondaire, c’est à peu près déjà fait. Restait l’université. La suppression l’an dernier à l’Université Yale du célèbre cours d’introduction à l’« histoire de l’art, de la Renaissance à aujourd’hui », jugé trop « blanc » et trop occidental, a montré la voie.

Au nom de la nouvelle morale diversitaire, d’éminents professeurs n’hésitent plus à soutenir que « les classiques sont toxiques » (Nadhira Hill). S’agissant des études gréco-romaines, d’autres proposent de « supprimer purement et simplement la discipline » (Dan-el Padilla Peralta). On peut se demander si, en remplaçant le cours de civilisation occidentale par un cours d’histoire mondiale, les collèges québécois ne sont pas en train de se plier à ce nouvel impératif moral.

La linguiste française Henriette Walter m’avait un jour expliqué que, faute d’une bonne connaissance du latin et du grec, on avait dorénavant plus de difficulté à former de nouveaux mots à partir des racines latines et grecques de notre langue. Résultat, c’est le mot anglais qui s’imposait. Le sujet peut sembler frivole. Pourtant, liquider les études gréco-romaines et classiques, c’est un peu comme scier la branche sur laquelle on est assis.

Comment faire sérieusement du droit sans remonter au droit romain d’où découle notre Code civil ? Comment faire de la philosophie sans Platon ni Aristote ? Comment comprendre les « religions séculières » qui agitent la modernité — ces « idées chrétiennes devenues folles », disait Chesterton — sans remonter à nos racines chrétiennes ?

Se pourrait-il que cette époque, en apparence si imbue de « diversité », en réalité ne la supporte pas ? Car la véritable « diversité », au-delà du folklore ethnique qui amuse la galerie et les dames patronnesses, c’est d’abord celle de ceux qui nous ont précédés. Le véritable effort pour comprendre l’« Autre » ne réside-t-il pas d’abord dans le devoir qui nous incombe de comprendre ceux qui, dans des conditions matérielles et avec des idées et des sensibilités différentes, ont fabriqué notre civilisation ?

Mais, pour apprendre de ceux qui nous ont précédés, il faut un peu d’humilité et ne pas se prendre pour le summum de l’humanité. Car, à étudier l’histoire, on découvre vite qu’on n’a pas le monopole de la vérité et que les utopies à la mode ne sont la plupart du temps que de vieilles antiennes qui remontent à Mathusalem. C’est pourquoi les idéologues n’ont de cesse de vouloir faire place nette. Des fois que l’on découvrirait qu’ils n’ont rien inventé.

« Les Québécois devraient-ils tous avoir lu Maria Chapdelaine ? » demandait naïvement un article du Devoir cette semaine. Évidemment, oui ! Car on ne comprend rien à l’esprit opiniâtre des Québécois, à leur rapport à la nature, à la terre et au continent si on n’a pas lu le chef-d’œuvre de Louis Hémon. C’est pourquoi la proposition qui reprend avec 15 ans de retard celle de notre collègue du Devoir Louis Cornellier et qui propose d’établir une liste de classiques québécois dont la lecture serait recommandée au primaire et au secondaire est si importante.

À une époque où, au nom d’une nouvelle morale, on cherche à faire table rase et à oublier le passé, l’enseignement de notre littérature, de notre histoire et des sources de notre civilisation est peut-être le geste le plus subversif et le plus révolutionnaire que l’on puisse imaginer.

35 commentaires
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 26 mars 2021 09 h 41

    Du Christian Rioux à son meilleur

    Bravo !

    «Louis… croix-vé-bâton», elle est bonne celle-là !

    • Dominique Boucher - Abonné 26 mars 2021 09 h 52

      Le sketch en question (extrait de 40 secondes) :

      https://youtu.be/HvFIt-2TGQE

      Jean-Marc Gélineau, Montréal

    • Nadia Alexan - Abonnée 26 mars 2021 10 h 33

      Effectivement. La réflexion de Christian Rioux sur notre passé me rappelle ce que mon éminent professeur de littérature anglaise, le docteur Manzalawi, diplômé de l'Université d'Oxford, nous disait au commencement de son cours à l'Université d'Alexandrie: «Pour apprendre la littérature anglaise, il fallait lire la Bible», disait-il, lui, un musulman.
      Oui. Il faut avoir un peu d'humilité pour ne pas jeter nos sources de connaissance Greco-Romaine, du revers de la main au nom de la diversité.
      En effet, «liquider les études gréco-romaines et classiques, c’est un peu comme scier la branche sur laquelle on est assis».

    • Claude Bariteau - Abonné 26 mars 2021 12 h 55

      En élaguant l'histoire dans laquelle on s'inscrit, c'est plus qu'oublier ses racines. C'est aussi ne pas être en mesure de comprendre que des gouvernements font tout pour qu'on ne soit pas en mesure de décoder qu'ils nous invitent à reproduire un passé qui, au Québec, nous a enfermé dans des lectures ethno-culturelles prisées par des pseudo-élites auto-proclamées.

  • François Poitras - Abonné 26 mars 2021 10 h 05

    Repentance

    Merci M. Rioux, pour cette ligne en particulier : « Comment comprendre les « religions séculières » qui agitent la modernité — ces « idées chrétiennes devenues folles » disait Chesterton — sans remonter à nos racines chrétiennes ?

    La dissipation des assises civilisationnelle (mythologiques, religieuses et philosophiques) de l'Occident provoque un glissement régressif des scènes culturelles et politiques de notre société. On assiste à l’appauvrissement, à la perversion et à la pétrification de la pensée rationnelle et scientifique occidentale en système symbolique transcendant, dans un curieux retour du refoulé chrétien.

    Le vestige psycho-social obscurantiste s’observe dans la sacralisation/démonisation forcenée des notions et des mots, sinon dans son défilé prosélyte de martyrs, les femmes, les immigrants et les non-binaires, sanctifiés par la magie de l’intersectionalité.

    Et alors que la ferveur inquisitrice de la « cancel culture » phagocyte les réseaux sociaux, que l’eugénisme et le communautarisme sont sacrées nouvelles normes de société, tous sont convoqués au repentir par l’anathème « systémique ».

    Acculturation au prêt-à-penser « made in USA », luttes fratricides de la classe petite-bourgeoise (travailleurs universitaires et médiatiques), l’appauvrissement culturel, politique et réflexif actuel inquiète.

    Une ligne de Mathieu Bock-Côté publiée en réponse aux troublions de l’Université d’Ottawa : « Qui accuse le Québec de « suprématie blanche », quelle que soit la couleur de sa peau, fait preuve à l’endroit de notre peuple d’un colonialisme terrifiant, qui mélange l’arrogance anglo-saxonne, la bêtise idéologique de la gauche radicale et une fascinante inculture »

    • Jean-Charles Morin - Inscrit 26 mars 2021 21 h 38

      La manie furieuse du "tabula rasa", distillée de nos jours par la "cancel culture", n'est pas nouvelle. Du temps de l'Emoire byzantin, ceux qu'on appelait les "iconoclastes" s'en sont pris aux symboles du passé pour les faire passer dans le tordeur au nom de la pureté morale. Comme le dit si bien le chroniqueur, le caractère supposément nouveau de ce "prêt-à-penser made in USA" n'est en fait qu'une gigantesque imposture.

      L'obscurantisme diiversitaire américain n'est en fait qu'un paravent dissimulant une banale inculture et une plate ignorance. Il faut se méfier comme de la peste de ces rages de destruction récurrentes qui éradiquent de larges pans du passé, que ce soit en arts, en littérature ou en architecture. Pour cette dernière, les sapeurs sont déjà à l'oeuvre chez nous depuis un bon bout de temps. La recette est connue; on laisse les bâtiments historiques à l'abandon pour ensuite pouvoir les détruire sans éprouver de remords particuliers. Dans les autres disciplines, "d’abord, on n’enseigne pas les choses, puis on les élimine pour que ceux qui les ignorent ne se sentent pas mal à l’aise "

      La culture, cet héritage du passé qui repose pour un court moment entre nos mains générationnelles, vit en nous et à travers nous. Si nous la laissons disparaître, si nous laissons se casser le fil d'Ariane, nous disparaîtrons avec elle et resterons enfermés pour toujours dans le Labyrinthe.

  • Claude Saint-Hilaire - Abonné 26 mars 2021 10 h 07

    Et l'écriture cursive...

    Félicitation monsieur Rioux. Votre réflexion encore une fois vise juste. Il y a un autre aspect qui contribue au phénomène que vous dénoncé et c'est l'abandon constaté dans un nombre grandissant d'écoles de l'écriture cursive (les lettres attachées). J'ignore si la tendance se vérifie dans les écoles du Québec, mais je sais qu'elle est réelle aux États-Unis. S'il existe un moyen sûr de nous couper du passé c'est bien celui-là. Comment consulter des archives anciennes dans ces conditions? Si la tendance devait se maintenir, les futurs chercheurs seront comme des égyptologues devant les hiéroglyphes ou encore comme des chinois devant un texte en lettres romaines: des analphabètes.

    • Sylvie Demers - Abonnée 26 mars 2021 13 h 07

      Écriture cursive...
      ...il y a belle lurette que l'écriture cursive a été abandonnée au Québec...plusieurs décennies.! Encore aujourd'hui,il faut chercher longtemps (en-dehors des écoles privées...) pour trouver une école où on l'enseigne...!

    • Cyril Dionne - Abonné 26 mars 2021 15 h 32

      Ils n'enseignent même plus l'écriture cursive en Ontario M. Saint-Hilaire et cela, même au primaire. Les jeunes sont devant des écrans sous forme de tablette et passe la journée à cliquer et à pitonner. C'est la meilleure façon de ne pas apprendre à écrire correctement au point de vue syntaxique ou grammaticale.

      Ceci dit, M. Rioux résume tout en deux phrases :

      « Le véritable effort pour comprendre l’« Autre » ne réside-t-il pas d’abord dans le devoir qui nous incombe de comprendre ceux qui, dans des conditions matérielles et avec des idées et des sensibilités différentes, ont fabriqué notre civilisation ? »

      Pour la première phrase, il faut apprendre toute l’Histoire et surtout, en n’oubliant pas les civilisations qui ont marqué la nôtre. L’héritage gréco-romain est encore présent partout dans nos vies. Si ce n’était pas d’un certain Saint-Cyrille qui a incendié la célèbre bibliothèque d’Alexandrie et tous ses manuscrits des plus penseurs grecs de la Grèce antique, nous n’aurions peut être pas connu la période sombre du Moyen-Âge. Nos « déboulonneurs » de statues de la « Cancel culture » n’auraient rien à se mettre sous la dent pour satisfaire leur appétit moral découlant de la très sainte Vérité autoproclamée sans droit de regard ou de critique.

      « Mais, pour apprendre de ceux qui nous ont précédés, il faut un peu d’humilité et ne pas se prendre pour le summum de l’humanité. »

      Si on demande aux générations les plus hyper-individualistes que la Terre n’a jamais connu pour un acte de contrition et d’humilité, eh bien, le CH va remporter la coupe Stanley bien avant cela. Que voulez-vous d’une génération où les gens gagnent tous un trophée pour participer et qu’ils se basent sur les ouï-dire, les émotions, les ressentis et non pas sur les faits observables, vérifiables et reproductibles? L’esprit critique n’existe plus pour eux et leur croyance inaliénable et obtuse dans les « fake news » est devenue une foi, une religion peuplée de dogmes et de doctrines.

  • Fréchette Gilles - Abonné 26 mars 2021 10 h 22

    Rien de nouveau

    Mes enfants ont appris à écrire en lettres bâton. Les pédagogues, probablement, trouvaient-ils trop difficiles pour les enfants les mots "caractères d'imprimerie". Quant au mot "cursive", n'y penser même pas.
    Alors pas surprenant qu'aujourd'hui si j'utilise un mot un peu moins usité, on me dise : "Hin ! De cossé ?"
    D"ailleurs le débat du jour est : devons-nous enseigner l'alphabet à un enfant de 5 ans ?

  • Christian Roy - Abonné 26 mars 2021 10 h 32

    Constat triste et lucide

    "À une époque où, au nom d’une nouvelle morale, on cherche à faire table rase et à oublier le passé, l’enseignement de notre littérature, de notre histoire et des sources de notre civilisation est peut-être le geste le plus subversif et le plus révolutionnaire que l’on puisse imaginer." C,. Rioux

    On n'arrête pas le "progrès".
    Tout change sauf l'impermanence.
    Dylan l'a bien saisi: "Et le monde et les temps changent..."

    Le moment où vous découvrez que René Lévesque est aussi méconnu (et peu significatif) pour la jeunesse actuelle qu'un patriarche biblique, vous pognez un coup de vieux !

    Le monde est ainsi fait.

    Cela n'empêche néammoins personne de transmettre ses valeurs essentielles à une ingrate relève qui vivra elle aussi un jour la même injure.