Les ailes du désir

Le désir est une oie sauvage qui revient au printemps, avec cette soif d’aller faire son nid et d’y perdre quelques plumes.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir Le désir est une oie sauvage qui revient au printemps, avec cette soif d’aller faire son nid et d’y perdre quelques plumes.

Le printemps est réapparu à plein ciel, accompagné du grand cri déchirant des bernaches qui déploient leurs ailes pour rejoindre le Nord. Je suis allée les observer cette semaine, assise au bord du fleuve, face au pont Champlain. Ma playlist country jouait An American Dream et To Live Is to Fly.

L’harmonica et la migration sont une combinaison gagnante, comme une bière et un sac de chips le vendredi soir. Même lasse, quand je n’ai plus faim, plus soif, y a toujours une place pour une Coronita à la lime et des croustilles de Cape Cod.

Le désir est volage et pourtant les bernaches sont réputées être fidèles toute leur vie. Le jars jargonne à sa blonde qui n’est plus une oie blanche : « Hey ! Ça te tente de mettre tes talons hauts ? On va danser à soir. »

Mais non. Les oies n’en font pas tant pour séduire, leur couple tient et leur mec met les voiles en chantant : Voilà ! An American Dream. Well, we can travel girl, without any means.

L’homme est une création du désir, non pas une création du besoin.

 

J’écoutais dernièrement une sexologue nous expliquer à la télé que les filles devaient enfiler des robes et des talons hauts ET les gars changer de bobettes tous les jours pour que le désir se repointe le bout du nez après un an de mou. On a déjà tout fait ça, docteure ! Là, dans les jeux du désir, nous en sommes à lui en talons hauts et elle en bobettes propres. Vous en pensez quoi ?

Ce qui m’a dérangée dans ce discours normatif de « logue », c’est le besoin d’associer l’inconfort avec le désir. « Ce qui est érotique, c’est inconfortable », a affirmé la sexologue Sylvie Lavallée à Pierre-Yves Lord de l’émission Deux hommes en or. Ahum.

Je ne suis pas sexologue (et j’ai lu tout son livre Désirez-vous désirer ?), mais ce qui est érotique, c’est une personne passionnée par ce qu’elle fait, qui excelle dans son move de swing, compétente, bien à l’aise dans ses Converse, qui dégage un charme indéfinissable en boxers en jouant de la guitare, sur son XY (ou XX, ou XXX), libre, les ailes déployées, pas juchée sur des talons de trois pouces. On désire essentiellement ce qui nous échappe et je n’ai pas une maîtrise en sexo pour vous le dire, mais dans le champ de la pratique, je suis certaine que je pourrais obtenir des équivalences.

Se couper l’appétit

Le désir est sauvage, c’est un appétit, une soif de vivre, bien sûr, assassinée par une civilisation d’abondance, coupe-faim. Nous sommes gavés comme des oies domestiques, le foie engorgé. On mise davantage sur la marque que sur l’essence, le trop plutôt que le mieux, la surenchère plutôt que la rareté, le mimétisme, le panurgisme.

D’autant que : le désir est désirable.

Comment voulez-vous désirer le même #$& ? !* de modèle décliné en 24 couleurs ? À part quelques exceptions, comment en pincer pour une douce moitié confinée à deux pouces de votre nez en télétravail et à six pouces sur Netflix le soir ? Il faut voler un peu, déplacer de l’air. La psychothérapeute conjugale Esther Perel s’est longuement penchée sur le patient dans L’intelligence érotique (vous irez écouter sa conférence TED sur le secret du désir).

La sexologue Sylvie Lavallée recommandait quant à elle la porno pour se redonner un peu de pep dans la culotte ; n’importe quel stimulant au fond, pourvu que ça lève. J’en discutais justement avec des ados éduqués à la porno qui m’ont raconté que leurs amis s’échangent du Viagra dans leurs trips à trois. Pour la performance. Si tu prends du Viagra à 17 ans, tu vas snifer de la poudre de corne de rhinocéros à 50 ?

Le problème est peut-être ailleurs que dans la perte du désir et sa stimulation agressive. Il se situe aussi dans son obsession, un véritable tue-l’amour. Cette tentative désespérée d’une société marchande — âgiste de surcroît — fait de nous un panneau réclame, une pub ambulante pour notre tranche d’âge qui ne fait jamais son âge. Admirez comme je suis désirable en tout temps.

Et forcément, on nous pousse à désirer ce qui est convoité par autrui. Les prix sont d’ailleurs fixés en fonction de cette désirabilité. Si Kim Kardashian n’était pas suivie par 211 millions de fans sur Instagram, elle ne serait pas invitée par Letterman à Mon prochain invité n’a besoin d’aucune présentation. Ces deux-là ont autant de choses en commun que Patrice Roy et Anne-Marie Losique. Peut-être encore moins.

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne

 

Tendre vers le désir

Le désir n’est pas que sexuel, il existe par lui-même, nous pousse vers l’inconnu, le mystère, une destination lointaine, jusqu’à l’infidélité. C’est une oie sauvage. Il nous tend vers (to long for). L’Orient, le bouddhisme, associe pourtant le nirvana à l’extinction du désir humain qui le libère de sa souffrance.

Le désir est un moteur et un piège des sens. Georges Clemenceau disait que le meilleur moment de l’amour, c’est quand on monte l’escalier. J’ai revu au cinéma récemment le film In the Mood for Love, cette œuvre iconique de Wong Kar-wai où deux voisins passent l’essentiel de leur idylle à grimper l’escalier du désir.

Nous sommes à Hong Kong, en 1962. Tout est suggéré et rien n’est consommé. Ce film ne braque pas une lumière crue sur le désir, il le suggère, l’échappe, le reprend, le relance. Et joue sur la pudeur, un ingrédient qui possède un certain attrait. Il nous laisse sur notre faim, dans le bon sens.

Dans son Petit éloge du désir, la romancière-essayiste Belinda Cannone remet en question bien des choses, dont la pérennité de l’amour et du désir dans le mariage. « Car la composante sensuelle du désir s’amenuise, voire s’épuise avec le temps. Usure du désir charnel et pérennité du sentiment : c’est ici un problème sérieux. »

Elle ajoute que les sexologues tentent de réanimer des cadavres en expliquant comment faire des étincelles dans la monogamie. Comme me le soulignait une amie psy cette semaine : « Pourquoi devrait-on toujours être en état de désir, aller contre soi ? C’est de l’ouvrage. Acceptons ce qui est ! Tout est parfait. Parfois, la magie est là, comme dans les mots « Sous le pont Mirabeau coule la Seine ». C’est simple et c’est beau. Ça ne s’explique pas. »

Parfois, le désir revient comme les oies au printemps, mais l’amour, lui, n’a pas forcément quitté le nid.

cherejoblo@ledevoir.com

Antoinette et Patrick

Finalement, c’est avec son âne Patrick que ça clique le mieux pour Antoinette. Ce film jubilatoire nous change un peu de l’ambiance lourde du moment. Antoinette dans les Cévennes, de Caroline Vignal, a valu à Laure Calamy (qui crevait l’écran dans Appelez mon agent, notamment) le César de la meilleure actrice pour ce rôle de trentenaire qui joue la maîtresse d’école et la maîtresse tout court.

Patrick devient son confident au fil de cette marche en montagne qui donne envie d’aller se balader et de voir du pays. C’est son Compostelle à elle. Une comédie romantique qui donne la pêche, ce n’est pas à négliger par les temps qui courent. Infidélité, désir, libido difficile à satisfaire et imprévus au programme. En salle vendredi.


Joblog

Aimé l’épisode 1 de la saison 5 de Queer Eye. Un pasteur luthérien gai apprend à s’aimer grâce aux « Fab 5 ». Non seulement nos cinq G.O. mettent-ils le feu à ses shorts cargo et à ses t-shirts déformés, mais ils l’extirpent d’un logement insalubre pour l’installer dans l’église. L’amour de soi est une forme essentielle de désir. De la téléthérapie bien faite avec des câlins prépandémiques à profusion.

Lu ces deux textes de Maïa Mazaurette, chroniqueuse sexe du journal Le Monde. Je la trouve plus pertinente que bien des sexologues. Dans « Le désir des femmes entre flamme et flemme » (13 juin 2020), elle revendique un désir au féminin alors que nous calquons la norme sur le masculin. (Marquons une pause d’étonnement.) Tout est à revoir. Les femmes perdraient la flamme du désir seulement après un an de relation. Les hommes aussi sont touchés par la panne. Imaginez en contexte pandémique.

Dans celui-ci, « Ne plus faire l’amour, un secret de Polichinelle » (20 mars 2021), elle parle du tabou même de la baisse du désir ou de l’absence de sexualité amplifiée par les confinements, mesures sanitaires, etc. Mais pas que. On n’en parle jamais parce qu’on laisse entendre que la norme, c’est deux fois par semaine, sinon il y a un os. Eh bien, selon le sondage qu’elle décortique, ça fait beaucoup de gens qui se sentent coupables pour rien. Le désir n’est pas un long fleuve tranquille : « Nous demandons à notre libido une stabilité que nous ne demandons pas à nos autres besoins, comme le sommeil, la faim ou la tendresse. »

Savouré Petit éloge du désir de Belinda Cannone. On y retrouve le point de vue féminin et masculin sous forme de vignettes. Ça cause désir, érotisme, tango, amour, danse entre les corps, usure, fidélité, nouveauté, intelligence comme étincelle du désir. C’est à la fois désirant et permissif, libre et sauvage.



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12 commentaires
  • Mathieu Lacoste - Inscrit 26 mars 2021 04 h 57

    « […] une oie sauvage qui revient au printemps, avec cette soif d’aller faire (sic) son nid […]» (Josée Blanchette)


    … d'aller bâtir son nid …

    • Joane Hurens - Abonné 26 mars 2021 11 h 37

      Faire son nid: construire son nid ou l’occuper.

    • Marc Therrien - Abonné 26 mars 2021 17 h 19

      Mais qui a donc appris à écrire à ces Français qui ont créé le proverbe "Petit à petit, l'oiseau fait son nid"?

      Marc Therrien

  • Françoise Labelle - Abonnée 26 mars 2021 07 h 48

    Bye, bye, oiseau noir!

    «Bye, bye Blackbird» composé par Ray Henderson, jazzman des années 30, les années folles, entre deux cxcatastrophes.
    Également composé par Henderson, «The best things in life are free» (Le vrai plaisir est gratos) sied peut-être plus à votre propos et votre chanson country, an American dream (On peut voyager sans en avoir les moyens).
    Autre compo d'Henderson, du Bachelard qui swing, «Je suis un rêveur, ne le sommes-nous pas tous?» (I'm a Dreamer, Aren't We All?)

  • Gaston Cloutier - Abonné 26 mars 2021 08 h 11

    Culture Américaine !!

    Ma playlist country jouait An American Dream et To Live Is to Fly.
    Une Coronita à la lime et des croustilles de Cape Cod.

    Sommes-nous au Québec..........?

    • Marc Therrien - Abonné 26 mars 2021 16 h 10

      Quand on considère que «forcément, on nous pousse à désirer ce qui est convoité par autrui», il devient difficile d’imaginer ce que serait le monde, et celui des «nés pour un petit pain», sans les États-Unis et la poursuite du bonheur à l’américaine. Le désir est à la fois le moteur et le carburant du capitalisme.

      Marc Therrien

  • Yves Poirier - Abonné 26 mars 2021 08 h 56

    Et celle du grand blond?

    Il l a dit dans la suite."Le sexe ca sexplique pas". Magnifique texte encore et toujours de madame Blanchette. Ce que j en pince pour vous!

  • Marie Rochette - Abonné 26 mars 2021 09 h 35

    Le désir c'est la vie, les idées fausses qu'on s'en fait est la prison !

    Le désir est un moteur, c'est la vie qui coule dans nos veines. Cette vitalité que nos désirs nous procurent n'est pas la prison. Souhaiter ne plus vouloir désirer est aussi inutile qu'impossible. Même les apprentis bouddhistes désirent ne plus désirer ou désirent accéder à plus de vacuité, à plus de points de karma et in fine au Nirvana et pour se faire désirent agir de telle manière plutôt que d'une autre !

    Plus concrètement, pour simplement vouloir rester en vie suffisament longtemps (ce qui est un désir), il est impérieux de minimalement désirer se nourrir ... et de tenter d'aller à la rencontre de nos désirs visant à maintenir notre oméostasie !

    La prison c'est l'attachement que nous avons envers les objets de nos désirs.
    Personnellement, la perspective de désirer intensément et de rester ouvert à ce que l'objet de mon désir soit complètement autre chose, voire rien à l'occasion, me semble tellement plus vivante et réaliste !

    Puis, pour paraphraser André Comte-Sponville, il me tellement plus simple et plus sage de "désirer ce que l'on a" !