Wintonick en Utopie

Longtemps, dans le circuit du cinéma, on a croisé partout le documentariste Peter Wintonick, autant à Montréal que sur la planète des petits festivals. Né en Ontario, mais vivant ici, il avait une silhouette ronde, un humour ravageur mêlé de tristesse, vrai clown triste aux yeux aigue-marine et aux convictions inébranlables. Ce gauchiste engagé et désargenté, qui rêvait sa vie en voyant du pays, touchait et impressionnait le milieu. J’aimais son nom, qui me semblait tonique, comme de raison.

Peter Wintonick avait réalisé en 1992, avec Mark Achbar, Manufacturing Consent and the Media sur le célèbre intellectuel américain Noam Chomsky, film qui récolta la gloire internationale. D’autres documentaires éclairés montraient son insatiable engagement pour les damnés de la terre sous toutes les latitudes. Sa boîte de production se nommait Necessary Illusions, en écho à son optimisme naturel. À la roue et au moulin, il avait cofondé le Virtual Film Festival et la tribune festivalière DocAgora. Wintonick aidait gracieusement un tas de cinéastes du direct en panne. Grand monteur, il pouvait dépanner n’importe qui à cette enseigne.

Je revois en pensées ce type bien, atteint d’un cancer du foie incurable, qui m’avait annoncé sa mort prochaine en 2013. Puis il est mort cette année-là, à 60 ans. On avait assisté à une cérémonie hommage et publié nos papiers nécrologiques. Peter Wintonik n’était plus.

L’autre jour, je me suis demandé comment un être comme lui vivrait nos temps présents. C’était en regardant Wintopia, le film que sa fille, Mira Burt-Wintonick, a consacré au père chéri, hélas ! dans son enfance toujours parti par monts et par vaux. Déjà présenté entre autres aux RIDM et primé ailleurs, ce documentaire prenait l’affiche vendredi à Montréal. Le cinéaste caressait depuis une quinzaine d’années le projet de réaliser un film intitulé Utopia. Dans ses cartons : 300 cassettes vidéo tournées autour du globe témoignaient de l’espoir chimérique de trouver le lieu paradisiaque où il fait bon vivre et poser son sac. En fin de vie, il voulait marier ce projet avec son biopic en mettant sa fille à contribution, mais il partit très vite. Elle dut faire le chemin toute seule, avec son legs et sa charge, sans parvenir à déchiffrer l’écriture paternelle. Qu’à cela ne tienne !

Le droit de rêver

Dans Wintopia surgissent des images de moulins à vent et de statues de don Quichotte dans la Mancha espagnole, voisinant une sorte d’Éden écossais et d’autres lieux réputés 100 % bonheur (quoique…). On fera un détour par la tour de Londres, hantée par les corbeaux, où fut emprisonné et décapité le philosophe Thomas More, inventeur du mot utopia en 1516 dans son ouvrage satirique du même nom. Le documentariste partait aussi sur les traces du saint irlandais Brendan, en quête du paradis terrestre au VIe siècle. Son périple pour trouver l’Utopie se jouait sur un fond d’humour en commentant sa quête folle. Après tout, même Platon avait imaginé une société idéale dans son ouvrage La république. Les utopistes s’agrippent à une longue chaîne d’illustres prédécesseurs.

« Pourquoi mon père a-t-il passé tant de temps à chercher ce qui n’existe pas ? Qu’espérait-il trouver, au juste ? » demande Mira Burt-Wintonick au début du film. « Nous avons le droit de rêver, même de délirer. Sans lui, tous les autres droits mourraient de soif », répond à l’écran l’écrivain socialiste uruguayen Eduardo Galeano. Wintonick comprenait que le bonheur est fugace tout en réclamant le droit d’aspirer à cet idéal humaniste, à défaut de pouvoir l’étreindre.

Wintopia est émouvant, percutant et drôle, comme le personnage attachant et anachronique à qui il rend hommage. Car qui oserait aujourd’hui imaginer un avenir radieux ? En nos temps dystopiques, la destruction de la Terre sous catastrophes naturelles et virus ravageurs inspire les créateurs davantage que les projections d’une humanité en solidarité triomphante. Y a-t-il encore une place pour les Peter Wintonick de ce monde ?

Disparu en 2013, Peter Wintonick, hier en somme, quoique dans une autre ère, semble-t-il. « Pendant que les vidéos de mon père ramassaient la poussière, l’Arctique s’est mis à fondre, d’innombrables migrants se sont noyés en allant vers un pays plus sécuritaire et le rhinocéros blanc du Nord a pratiquement disparu. Je ne sais pas en faire un film plein d’espoir », dit sa fille en soupirant.

Entre la grotte de Merlin, une île sacrée, le Graal et un vieil if écossais au pied duquel pousse un jardin de trèfles à quatre feuilles, entre l’enfance et la vie de cinéaste retrouvées dans des films amateurs, Wintopia nous propose pourtant un voyage au cœur du rêve, sans lequel l’humanité perdrait le meilleur d’elle-même. Et si on avait besoin plus que jamais des moulins à vent de Peter Wintonick, même si les chevaliers se blessent désormais en agrippant leurs ailes ?

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