Le verbe en débat

Enfin, un débat passionnant s'est abattu sur nous. Un débat sur les mots, par les mots, pour ou contre des mots, qui nous oblige à retourner au dictionnaire, c'est-à-dire aux sources et aux origines du langage. La discussion, enfin ouverte, départage deux camps irréductibles; d'un côté, ceux qui brandissent l'étendard de la liberté d'expression sans entrave, de l'autre, ceux qui réclament le bâillonnement des jappeurs, des provocateurs et autres humoristes outranciers. Plus intéressants, plus éclairants et plus originaux peut-être, ceux qui se situent hors camp et nous obligent à mettre de l'ordre dans les valeurs qui inspirent nos croyances et nos opinions. En d'autres termes, il s'agit moins de prendre parti pour ou contre Jeff Fillion ou Dieudonné (dont la plupart des gens ignorent le travail) que de réfléchir sur le sens de la liberté, les limites de celle-ci et surtout sur le sens réel du mot «tolérance».

Disons-le d'entrée de jeu, nos chartes des droits et nos lois limitent relativement la parole. Un raciste, un antisémite, un homophobe ne peuvent pas défendre publiquement leurs convictions sans subir les poursuites du système judiciaire. Ainsi l'a décidé la société. Les tenants de la liberté d'expression sans contrainte ont tendance à l'oublier. La rectitude politique contribue également à freiner la liberté d'expression, cette fois en fonction de la force et de l'efficacité des lobbys. L'autocensure participe alors à la censure publique. La rectitude politique, parce que tributaire des tendances, des modes et de l'engouement circonstanciel envers un groupe social plutôt qu'un autre, change d'objet et d'efficacité selon les périodes. Ainsi, les blagues contre les femmes ont retrouvé leur place dans le discours public, alors que celles sur les gais demeurent quasi tabous. On rit du pape, des curés, des cathos, mais les imams et les islamistes échappent aux rieurs. Imagine-t-on, à Montréal, le spectacle d'un Dieudonné juif qui, durant une heure et demie, épinglerait et ridiculiserait des cheikhs, les musulmans en général et des intellectuels musulmans en particulier, et qui tirerait à vue sur les Noirs. On peut douter que le tout-Montréal se précipiterait au spectacle et l'ovationnerait durant de longues minutes. Conclusion: la tolérance a aussi ses orientations et ses préférences, ce qui signifie que les vrais tolérants sont ceux qui acceptent l'expression divergente de la leur. Ils ne courent donc pas les rues.

Curieux tout de même que, parmi les adorateurs de Pierre Falardeau, on retrouve des dénonciateurs virulents de ce Jeff Fillion dont la triste notoriété, de régionale, est devenue nationale. Étonnant que plusieurs Québécois (appelons-les «de souche») s'interrogent contre la frilosité obsessive des associations juives envers des humoristes non juifs qui pratiquent l'humour à leurs dépens et que les mêmes «de souche» crient au racisme lorsque des Don Cherry qui se pensent drôles parlent d'eux dans les termes que l'on sait. Surprenants, les journalistes qui brandissent la liberté d'expression à la défense des barbares verbaux et verbeux et qui usent du bâillon pour faire taire leurs confrères dissidents pendant des conflits syndicaux.

Ceux qui pratiquent la violence verbale en distillant la haine des autres ont droit de cité dans une société libre. Mais ils doivent en payer le prix. En ce sens, il n'est pas facile d'admettre que quelqu'un puisse en faire son fonds de commerce. Particulièrement à même les biens publics, ce que sont les ondes. Pénible d'entendre ceux qui s'enrichissent immodérément grâce à ces pratiques se justifier en se présentant comme des victimes d'une répression, alors qu'ils mènent leur business le doigt sur la caisse enregistreuse et qu'ils pouffent d'un rire gras quand on prononce le mot «éthique» devant eux. Malheureusement, il arrive souvent que ce soient les mauvaises personnes qui incarnent les bonnes causes. En ce sens, la tolérance sélective est une contradiction dans les termes.

Dans un monde idéal, on souhaiterait que seul le blâme social suffise à freiner certains débordements. On aimerait éviter le plus possible de passer par l'instance judiciaire ou réglementaire pour policer les polissons de tout acabit. Or, compte tenu de la nature humaine, cela apparaît illusoire. Curieux couple, tout de même, que celui de Jeff Fillion et Dieudonné. Pourtant, les deux jouent avec le feu, s'installent sur la crête du tolérable. Certains estiment qu'ils basculent, d'autres, au contraire, les soutiennent. Les deux se réclament de la liberté de parole. L'un plaît aux branchés, l'autre au petit peuple. Ceux qui sont choqués de la comparaison entre ces deux hommes par qui le scandale arrive ici et à l'étranger semblent oublier que leurs cibles ont autant le droit de réplique qu'eux ont le droit de les invectiver. Pour déranger de la sorte, il faut un certain talent, c'est indéniable, mais aussi un désir de blesser l'autre, l'ennemi, l'adversaire. Lorsqu'il s'agit de cibles fragiles et démunies, comme dans le cas de Fillion, cela devient intolérable.

La nouvelle ministre du Patrimoine ne devrait pas avoir d'état d'âme à respecter la décision du CRTC, qui a fait appliquer la loi. On doit discuter à l'infini des limites de la liberté dans le cadre démocratique, en n'oubliant jamais que la pression qu'on dit populaire a des affinités avec les tribunaux populaires, qui historiquement ont toujours été catastrophiques en matière de justice sociale . De plus, notons que l'honnête homme du siècle de Diderot qui survit de nos jours ne fera jamais descendre la foule criarde dans les rues.

denbombardier@earthlink.net

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1 commentaire
  • Jean St-Jacques - Abonnée 25 juillet 2004 19 h 08

    Mme Bombadier

    Votre texte est difficile à lire, peut-être que les phrases sont trop longues. Il est vrai qu'on se moque de l'Eglise facilement sans entendre de commentaires. Mais si on attaque des religions différentes, on crie au scandale. Il serait temps de cesser de discourir sur Filion-Arthur. Nous leur consacrons trop de publicité. Espérons que le CRTC maintiendra sa décision et que Frulla ne se lamentara pas trop sur leur sort.