Une indulgence troublante

Il arrive périodiquement qu’un membre de l’Assemblée nationale soupçonné d’avoir contrevenu aux règles d’éthique ou d’avoir eu un comportement répréhensible soit exclu du caucus de son parti, quitte à être réintégré si sa culpabilité n’est pas démontrée.

En 2011, le député péquiste de Groulx, René Gauvreau, avait été expulsé pour un vol impliquant l’attaché politique de son bureau de comté, mais il avait été réadmis quand une enquête a démontré que lui-même n’avait rien à y voir.

Toujours au PQ, le député de Gaspé, Gaétan Lelièvre, s’était fait montrer la porte en 2017 pour avoir sollicité divers avantages de la firme Roche, qui faisait affaire avec la Ville de Gaspé à l’époque où il en était le maire. Ni l’UPAC ni le commissaire à l’éthique n’ayant jugé bon d’ouvrir une enquête, le chef de l’époque, Jean-François Lisée, lui avait offert de le réintégrer, mais il avait préféré terminer son mandat comme député indépendant.

En 2017, Pierre Paradis avait perdu son poste de ministre de l’Agriculture et avait été exclu du caucus libéral à la suite d’allégations d’inconduite sexuelle. Une de ses anciennes employées avait officiellement porté plainte contre lui, mais il avait été réadmis au caucus après avoir été blanchi.

La même année, François Legault avait chassé du caucus le député caquiste de Groulx, Claude Surprenant, à la suite d’une série d’irrégularités révélées par les médias : réclamations injustifiées de frais d’hébergement et de déplacement, chèques en blanc remis à une attachée politique, contrat accordé à sa conjointe pour l’aménagement de son bureau de circonscription.

« Je veux pouvoir regarder les Québécois en pleine face et leur dire que la CAQ est un parti intègre », avait alors déclaré M. Legault. M. Surprenant a eu beau clamer son innocence, il n’a pas été réintégré au caucus. Pour une première fois, les députés de l’Assemblée nationale ont été unanimes à condamner un des leurs.

  

Cette fois-ci, M. Legault a décidé de se montrer indulgent envers le député de Rousseau, Louis-Charles Thouin, qui fait présentement l’objet d’une enquête de la commissaire à l’éthique et serait également dans la mire de l’UPAC. Les partis d’opposition ont réclamé que M. Thouin soit temporairement exclu du caucus caquiste, mais le premier ministre s’y refuse, disant attendre les conclusions de la commissaire à l’éthique.

L’accumulation des faits reprochés au député de Rousseau, que ce soit à l’époque où il était maire de Saint-Calixte et préfet de la MRC de Montcalm ou depuis son élection à l’Assemblée nationale, est néanmoins troublante. Le moins que l’on puisse dire, à la suite de l’enquête exhaustive menée par les collègues de Québecor, est qu’il y a manifestement apparence de conflit d’intérêts.

Alors qu’il était maire, il a confié le contrat de la gestion animalière de sa municipalité à un organisme à but non lucratif dont il était le cofondateur et dont sa conjointe est devenue la directrice rémunérée. Il aurait également favorisé des organisations où travaillaient des membres de son entourage, puis facilité un changement de zonage et le financement d’une entreprise appartenant à un ami.

L’enquête de la commissaire à l’éthique porte sur le rôle qu’il aurait joué, à titre d’adjoint parlementaire de la ministre des Affaires municipales, dans le dézonage d’une superficie de 14 millions de pieds carrés, qu’il avait vainement tenté de faire accepter à l’époque où il œuvrait au niveau municipal.

  

On peut comprendre qu’il soit difficile pour un chef de parti d’exclure un de ses députés du caucus. Même si une enquête finit par l’innocenter, il en reste toujours quelque chose. Le premier ministre a cependant le devoir de préserver la confiance de la population dans l’institution parlementaire et, bien entendu, dans son gouvernement. S’il avait connu les antécédents de M. Thouin, l’aurait-il choisi comme candidat en 2018 ?

Le député de Rousseau est maintenant adjoint parlementaire de la présidente du Conseil du trésor, Sonia LeBel. Même s’il n’a aucun rôle à jouer dans l’octroi ou la surveillance des contrats gouvernementaux, l’ancienne procureure en chef de la commission Charbonneau ne doit pas aimer beaucoup ce qu’elle entend depuis quelques jours.

Le problème est que l’indulgence que M. Legault manifeste envers son ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, qu’il semble trouver indispensable à son gouvernement, rend difficile la rigueur dont il devrait faire preuve dans le cas de M. Thouin. Comment l’écarter alors que M. Fitzgibbon a déjà été blâmé trois fois par la commissaire à l’éthique et fait présentement l’objet d’une quatrième enquête en deux ans ?

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