Le budget de la pandémie

Le ministre des Finances, Eric Girard, dépose son budget de la pandémie. L’exercice donnera la pleine mesure du choc économique un an après le début officiel de la crise sanitaire. Il arrive cependant à un moment où l’espace pour manœuvrer s’ouvre.

Le choc sur le PIB québécois a été plutôt ressenti en 2020, avec une chute record de 5,3 % du PIB réel selon les données publiées mercredi par l’Institut de la statistique du Québec (ISQ). Derrière ce portrait s’est toutefois profilée une accélération de l’activité économique plus forte qu’anticipée entre les troisième et quatrième trimestres, de 1,5 % ou de 6,3 % en rythme annualisé. S’ajoutent des projections plutôt favorables pour 2021. En y greffant l’inflation, il est prévu que la variation du PIB nominal va passer de -4 % en 2020 à +8,4 % cette année et à près de 5 % l’an prochain, selon les cibles du Mouvement Desjardins.

Avec ces paramètres et en souhaitant l’absence de dérapage dans la campagne de vaccinations, le ministre des Finances n’aura donc pas à craindre de souffrir de claustrophobie. D’autant que la contraction économique provoquée pour endiguer l’impact de la pandémie se veut atypique, entraînant des restrictions sur l’offre et exerçant des pressions sur les revenus dont l’ampleur a pu être atténuée par les programmes gouvernementaux de soutien. Des dépenses non récurrentes pour la plupart.

Il n’en demeure pas moins que le trou budgétaire pourrait donner le vertige. Du moins, un déficit de 15 milliards pour l’exercice clos le 31 mars était attendu dans la mise à jour économique de novembre de M. Girard, qui comprenait une réserve de 4 milliards pour risques économiques et le versement de 2,7 milliards au Fonds des générations. Mais vu l’impact plus faible que prévu de la deuxième vague sur l’économie québécoise... Les projections pour 2021-2022 faisaient ressortir un déficit de 8 milliards en 2021-2022, de 7 milliards l’année suivante, des cibles renfermant là encore des coussins pour éventualités et les versements au Fonds de générations.

En octobre dernier, le ministre des Finances reprenait pour lui l’estimation voulant qu’une fois terminée la récession laisserait derrière elle un déficit structurel de 4 milliards qu’il faudra bien éponger.

Donc, tous en auront pour cet objectif du gouvernement Legault de retourner à l’équilibre budgétaire dans cinq ans, soit en 2025-2026 « sans couper dans les services et sans augmenter les taxes et impôts ». En limitant la croissance des dépenses à 3,5 %, voire 3 %, disait-il en novembre dernier. En misant sur une augmentation du Transfert canadien en matière de santé passant de 22,2 % à 35 % qu’il espère voir dans le prochain budget fédéral. Et en priorisant des investissements visant la hausse de la productivité et de la croissance potentielle.

Sauf imprévu, il y aura également effet de croissance économique. Le ministre Girard peut, ainsi, miser sur le rebond économique et sur cette demande refoulée. Sur une poussée prévue de 7,6 % de la demande intérieure finale (contre un recul de 3,8 % en 2020) et sur la poursuite de l’exaltation immobilière, avec notamment une nouvelle hausse attendue, de 10 %, des mises en chantier, toujours selon les projections du Mouvement Desjardins. Et pourquoi pas, aussi sur une récupération fiscale venant de l’imposition des plus de 82 milliards versés par Ottawa en Prestation canadienne d’urgence. Il peut aussi comptabiliser des retombées extraterritoriales attendues du Plan de relance américain de 1900 milliards $US.

Mais il y a beaucoup à faire. Outre l’impasse de 36 milliards sur cinq ans excluant la réserve de stabilisation, chiffrée par l’Institut du Québec et attribuée à la pandémie, des plaies devront être soignées. Il faut rappeler que cette pandémie a fait ressortir les séquelles d’une approche de sortie de crise (de 2008) empruntant à l’austérité, ayant priorisé les équilibres comptables au prix de compressions conduisant à un sous-financement chronique des missions de l’État, et d’une dégradation continue des infrastructures.

Sur le marché du travail, les restrictions imposées au printemps ont entraîné la perte de 825 900 emplois entre février et avril, selon l’ISQ. En février dernier, 697 300 emplois avaient été récupérés depuis mai, ce qui équivaut à environ 84 % des emplois perdus entre février et avril. La hausse de l’emploi attendu en 2021 atteint les 4,3 %, contre un recul de 4,8 % l’an dernier. Des mesures ciblant ces travailleurs et secteurs malmenés par la crise seront requises.

Au demeurant, le gouvernement Legault pourra toujours faire écho à tous ces analystes suggérant une réponse respectant les paramètres définissant le cadre budgétaire, qui repose essentiellement sur deux lois : la Loi sur l’équilibre budgétaire et la Loi sur la réduction de la dette et instituant le Fonds des générations. Mais une fois cela reconnu, rien ne devrait empêcher un dosage ou une souplesse entre l’exigence de discipline budgétaire qu’imposent ces deux lois et l’action exceptionnelle que requiert la crise sanitaire et son lendemain.

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