Bye bye les magazines culturels!

La semaine dernière, sur les ondes d’ARTV et d’Ici Radio-Canada Télé, la dernière émission d’Esprit critique était présentée après six ans de services. Son équipe semblait sous le choc : Marc Cassivi chaviré, Rebecca Makonnen plus crâneuse, Jean-Sébastien Girard en révolte grondante. Quelqu’un dans la stratosphère administrative aura brandi le couperet. La trop faible assistance expliquant cela, comme on s’en doute. C’est à cette eau que les carottes culturelles sont cuites à la télé. Bientôt remplacées par quoi au juste ? Par rien ? Par des plus jeunes, plus fous à la barre de nouveaux « shows de chaises » ? Si indispensables, pourtant.

Au fil du temps, j’en aurai vu passer au petit écran des magazines culturels. Des formules en bande ou en duo, des plateaux avec des critiques venus commenter les nouveaux arrivages culturels et rencontrer des créateurs. D’autres font encore des portraits d’artistes, comme France Beaudoin à l’émission Pour emporter, en misant sur la participation du public. Réinvente-t-on la roue en ces matières ? Oui et non. Les décors sont plus hop la vie ! Certains y injectent de l’humour, comme le désopilant Marc Labrèche à Cette année-là, présentée à Télé-Québec.

En gros, mieux vaut désormais endiguer le soupçon d’élitisme, même à l’heure d’aborder du bout des lèvres un spectacle de danse expérimental, une pièce aux couleurs hermétiques mais fascinante. Alors que ce type de forum — déjà dilué — rétrécit comme peau de chagrin, quelle place sera réservée à la culture par la télé publique ?

La dictature de la large audience n’est-elle pas un piège ? Même les chroniqueurs qui couvrent le secteur télévisuel évoquent la sacro-sainte cote d’écoute à l’heure d’évaluer le succès ou l’échec d’une production. Tout n’est pas chiffrable, pourtant. Chacun peut penser ce qu’il voudra des commentaires des chroniqueurs sur ces tribunes, de leur voix, de leurs tics, de la teneur des débats thématiques proposés. Reste que priver les spectateurs, même peu nombreux, de ce type d’émission, c’est appauvrir un tissu social déjà bien effiloché. Les diffuseurs publics ont aussi des devoirs. D’autant plus en cette année pandémique, alors que les arts ont vu le tapis leur glisser sous le pied. La population, accablée, s’anesthésie. Les médias aussi. Ça se voit, ça s’entend à pleines ondes et à pleins gazouillis. Laissez donc couler la sève en attendant les grands réveils.

La cacophonie des verbiages

Les magazines culturels se cherchent depuis longtemps, faute de spectateurs dès l’enfance plongés jusqu’au cou dans le bain des arts et des lettres. Aujourd’hui, on sent souffler un vent de panique. Sous quel enrobage, avec quelles têtes d’affiche servir au public le buffet artistique ? Voici les chaînes à la remorque des médias sociaux qui donnent le la en ces matières. Or, ceux-ci « people-isent » créateurs et interprètes, en plus de balayer les nuances d’opinion au profit du « spectacle à voir » et du « spectacle à éviter », pouce en haut, pouce en bas, gommant les différences entre l’avis du quidam et celui du critique chevronné. Quand je pitonne entre les chaînes, les artistes les plus télégéniques surgissent en d’étranges postures. Ici pour parler de cuisine, là comme invités sur un quiz quelconque ou venus à un talk-show d’affaires publiques raconter leur vie privée, main sur le cœur et trémolos dans la voix.

D’art il sera à peine question, sinon pour commenter « les moments forts » d’une carrière ou un tournage catastrophe frappant les esprits. Mais cette substance mystérieuse sur laquelle planent l’inspiration et parfois le génie, ce rapport subtil entre le souffle d’une œuvre et l’esprit du spectateur qui le capte ne perce guère la cacophonie des verbiages. Qui viendra s’en faire l’avocat sur ces ondes ? On y applaudit le retour des téléthéâtres, quoique les captations en général trop sèches auraient besoin de renouveler leur forme pour convaincre de nouveaux publics de s’y frotter. De facto, la culture finit par atterrir à la radio ou sur des plateformes numériques (c’est moins cher à produire). Une façon de laisser le terrain à ce qui fait recette au petit écran, telles les émissions de cuisine en prolifération virale. Déséquilibre, quand tu nous tiens !

Et comme le rire est chez nous triomphant (mais demeure un boys’ club, en témoignait dimanche soir le palmarès du Gala des Olivier), ce sont des humoristes qui servent souvent les plats aux émissions culturelles et forment le haut ratio des invités aux côtés d’interprètes désormais abonnés à ces programmes. De façon incestueuse en général. Les mêmes vedettes reviennent partout en s’invitant au prochain party télévisuel par renvoi d’ascenseur. On y rigole beaucoup, on y mange et on y boit à l’avenant, mais l’art s’envole ailleurs, allez savoir où…

24 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 25 mars 2021 02 h 28

    Au texte. «Or, ceux-ci « people-isent »...». Misère.

    «Populariser» est suffisamment explicite en français. Pour le reste (les restes), «z'en faites pas» il y aura toujours de mangeurs de rogatons. (!)

    JHS Baril

    Ps. Marc Labrèche, désopilant? Gardons un minimum d'«esprit critique». Mouarf!

    • Robert Morin - Abonné 25 mars 2021 11 h 53

      Je pense que la «people-isation», autre phénomène détestable qui nous provient des É.-U., n'est pas bien rendu par le perme français «populariser». En effet, le «people», c'est l'univers des tabloïdes britanniques et étasuniens, c'est le soi-disant «human interest» qui sert généralement de diversion (au sens de divertir ou de divertissement = entertainment) pour écouler le temps sans jamais devoir aborder le fond des questions et toujours en tournant autour du pot par des propos anecdotiques... du «narratif» comme le veut ce nouveau mot à la mode qui n'est en fait qu'un calque du «narrative» étasunien utilisé à toutes les sauces. Parler du contenant sans jamais parler du contenu, on est rendus là et certains semblent même en être fiers.

  • Paul Toutant - Abonné 25 mars 2021 07 h 09

    Fiasco d'ARTV

    Pour aouter à vos commentaires pertinents, chère Odile, j'ajouterais un fiasco culturel dont personne ne semble se soucer: l'abyssale imbécilité de la programmation d'ICI ARTV. Lorsqu'on m'a demandé de témoigner lors des audiences visant à créer ARTV, on nous faisait miroiter mer et monde. Sur papier, ARTV allait donner de l'oxygène aux arts du Canada et du Québec. Cette station de télé payante allait devenir l'antenne nord-américaine d'ARTE EUROPE, avec des échanges d'émissions, des concerts inédits, du théâtre, des arts visuels, etc... Je regardais mon horaire télé cette semaine; ICI ARTV diffuse des reprises d'émission comme MOI ET L'AUTRE, et, sublime insulte à l'intelligence des téléspectateurs, DU TAC AU TAC, ainsi que d'autres vieilles séries datant de la télévision en noir et blanc. Comme dirait René Richard Cyr: « Viarge! ». Le tremplin culturel de nos arts ne s'est jamais matérialisé. Mais sa licence est renouvelée régulièrement. Qui fera la lumière sur ce scandale?

    • Jean-Charles Morin - Inscrit 25 mars 2021 09 h 55

      "Pour aouter à vos commentaires pertinents, chère Odile, j'ajouterais un fiasco culturel dont personne ne semble se soucier: l'abyssale imbécilité de la programmation d'ICI ARTV." - Paul Toutant

      Monsieur Toutant, voilà ce qui arrive quand on met des comptables aux commandes plutôt que des artisans dévoués. C'est à se demander pourquoi, dans de telles conditions, Radio-Canada doive continuer à exister si son "modèle d'affaire" est de chercher à singer les diffuseurs privés pour obtenir des parts de marché sur la toile de l'ignorance.

      En diffusant ses vieilles séries, la télévision d'état en est réduite à vivre sur son "vieux gagné". Envolés les télé-théâtres, les concerts-maison, les productions artistiques, etc... Pour paraphraser Jacques Parizeau, il ne reste à peu près plus rien au sein de ce champs de ruines qu'est devenu au fil des ans une institution jadis incontournable.

      À une époque pas si lointaine, un certain Pierre Elliott-Trudeau rêvait tout haut de "mettre les clefs dans la porte". Si la baraque est demeurée ouverte, elle a été par contre progressivement vidée de son contenu, ce qui dans le fond revient au même.

  • Barbara Hébert - Abonnée 25 mars 2021 07 h 29

    Ah! Merci de mettre des mots sur ...

    Vous écrivez ce que mon chum et moi constatons et se disons certains matins, en déjeunant, moment d'une espèce de petit bilan de la veille et de l'espoir de la journée à venir. Oui, pour moi, ces talks shows un peu vides, et autres formules apparentées ne nourrissent pas mon âme. Et, j'ai faim! C'est quand je suis nourrie d'une saine nourriture que je peux alors redonner à la société. Apauvrir la culture, c'est laisser mourir l'humanité à petit feu.
    Barbara

  • Christian Dion - Abonné 25 mars 2021 08 h 19

    Pour les mêmes raisons, nous avons perdu l'émission Second Regard. Grosses cotes d'écoute égale nivèlement vers le bas.
    Cheistian Dion.

  • Jean-Charles Morin - Inscrit 25 mars 2021 08 h 34

    Les "bobos" frappent le mur des Lamentations.

    "La semaine dernière, sur les ondes d’ARTV et d’Ici Radio-Canada Télé, la dernière émission d’Esprit critique était présentée après six ans de services. Son équipe semblait sous le choc : Marc Cassivi chaviré, Rebecca Makonnen plus crâneuse, Jean-Sébastien Girard en révolte grondante." - Odile Tremblay

    Il est pour le moins ironique de voir soudainement tous ces gens de bonne morale, d'ordinaire imbus de leurs certitudes tranquilles, être complètement déboussolés en se retrouvant eux-mêmes les dernières victimes d'un système mondialiste de nivellement par le bas auquel ils ont, consciemment ou non, joyeusement participé.

    "La révolution dévore ses propres enfants" a-t-on déjà dit. Celle de la rectitude politique triomphante ne fait pas exception. Il reste à espérer que ce malheur annoncé qui leur tombe dessus les incite à progresser plus avant dans leur démarche intellectuelle.

    • Robert Morin - Abonné 25 mars 2021 09 h 39

      Oh que vous avez raison quand vous écrivez «les dernières victimes d'un système mondialiste de nivellement par le bas auquel ils ont, consciemment ou non, joyeusement participé». Que ce soit Cassivi avec son ouvrage «Mauvaise langue», qui venait cautionner le port des lunettes roses dans le dossier de l'anglicisation du Québec ou Mme Makonnen qui mord dans toutes les prononciations à l'anglaise qu'elle peut se mettre sous la dent et dont on sent bien toute l'adulation qu'elle voue à tout ce qui nous vient de Hollywood, des GAFAM, de Netflix, etc. Décidément, ils ont scié eux-mêmes la branche sur laquelle ils étaient assis.