Valeur juste

L’Ontario présente son budget aujourd’hui. Jeudi, ce sera le tour du Québec. Dans quelques semaines, le gouvernement fédéral suivra le 19 avril. Ce qui est attendu de chacun est un véritable plan pour relancer l’économie et remettre les gens au travail une fois la pandémie de COVID-19 maîtrisée. La récession provoquée par cette crise sanitaire ne ressemble toutefois en rien à celles causées par un essoufflement économique et exige par conséquent des solutions différentes.

Le réflexe traditionnel des gouvernements désireux de fouetter l’économie est d’injecter des millions, sinon des milliards, dans ces fameuses infrastructures dont la construction mobilise rapidement beaucoup de main-d’œuvre, avant tout masculine. Durant cette pandémie, cette industrie ne s’est cependant pas arrêtée, sauf pour de courtes périodes. D’autres ont aussi continué à tourner à plein régime et ont même augmenté leurs revenus.

Certains secteurs, en revanche, ont été frappés de plein fouet et crient à l’aide. De la culture à la restauration en passant par l’hébergement, on parle de secteurs peuplés bien souvent de travailleurs à faible revenu, à temps partiel, à statut précaire. Des travailleurs qui sont en forte proportion des femmes et qui, depuis un an, ont perdu en plus grand nombre leur emploi et ne l’ont toujours pas retrouvé, selon Statistique Canada.

Dans d’autres domaines où elles sont majoritaires et toujours au boulot, comme la santé, les services sociaux et l’éducation, les femmes ont été mises à contribution au-delà du soutenable. À cela se sont ajoutées les demandes accrues en matière de soin aux enfants et à des proches vulnérables et, pour trop d’entre elles, une plus grande vulnérabilité face à la violence conjugale.

On le répète depuis des mois, les femmes ont particulièrement écopé depuis le début de la pandémie. Les gouvernements ne pourront réparer les pots cassés en s’en tenant aux solutions souvent éprouvées pour aider des entreprises à garder la tête hors de l’eau, à redécoller et à embaucher à nouveau les travailleurs mis à pied. Ils devront élargir leur perspective.

Investir dans la brique et le mortier a toujours eu la cote, car les infrastructures, c’est tangible. On les appelle même des actifs « productifs », car ils ont une valeur monétaire qui permet d’amortir une partie de la dette. C’est du solide !

Quand il est question de soins de santé ou d’éducation, en revanche, on parle de dépenses. Certains vont jusqu’à dire qu’emprunter pour financer ces services équivaut à s’endetter pour payer l’épicerie. Investir dans la santé, l’éducation, la garde des enfants est pourtant un choix plus que productif pour une société. Le bien est peut-être intangible, mais il est réel et durable. Il est essentiel, en fait. Le négliger peut avoir des conséquences aussi dramatiques, sinon plus, qu’un pont qui s’effondre. La pandémie nous l’a cruellement démontré.

Si l’on veut que les femmes ne sortent pas perdantes de cette relance, les gouvernements se doivent de finalement accorder à ces biens intangibles et au travail accompli par les femmes pour nous les offrir la valeur qu’ils méritent. Ce qui veut dire entre autres prévoir de plus généreux transferts fédéraux en santé et pour les programmes sociaux et davantage de fonds à Québec pour la conclusion de conventions collectives à la hauteur de ce que l’on demande à ses travailleuses. Cela veut aussi dire investir dans les services de garde afin que toutes les familles qui en ont besoin y aient accès. Même chose pour les soins de longue durée, les soins à domicile… La liste est longue.

Les femmes dominent ce que l’on appelle l’« économie du care », aussi appelée « économie des services à la personne ». Cette expression peut englober à la fois le travail rémunéré et non rémunéré. À travers le monde, note l’Organisation internationale du travail (OIT), « certains gouvernements comptent sur le travail non rémunéré des femmes et des filles, ou sur la contribution des travailleurs domestiques sous-payés, pour assurer — voire remplacer — ce service public, car ils s’efforcent de limiter la dépense publique ».

Mais cette économie du care est en expansion. Il s’y crée de plus en plus d’emplois à cause entre autres du vieillissement de la population et de la participation des femmes au marché du travail, ce qui accroît les besoins en matière de services de garde. Cependant, poursuit l’OIT, « les services à la personne revêtent plusieurs caractéristiques négatives, et ce, dans le monde entier », à cause des conditions de travail et de la rémunération, de la protection et des avantages sociaux insuffisants.

Ce constat n’est pas nouveau, mais il aura fallu la pandémie pour qu’on cesse par exemple de faire l’autruche devant le traitement réservé aux préposés aux bénéficiaires et pour qu’on s’indigne des contraintes d’horaire imposées aux infirmières.

La lecture des budgets des différents gouvernements nous dira ces prochains jours s’ils ont la mémoire courte ou si cette récession hors norme les a vraiment éveillés à la réalité économique des femmes et, surtout, les a fait réfléchir aux meilleurs moyens d’en prendre acte.

2 commentaires
  • Flavie Achard - Abonné 24 mars 2021 11 h 09

    Merci !

    Dommage que le titre de votre chronique n'annonce pas vraiment le contenu, car il faut le dire et le redire: la relance doit aussi concerner les femmes. La recette du béton prend de l'âge...

  • Réjean Martin - Abonné 24 mars 2021 11 h 29

    excellente analyse

    prions que les décideurs vous lisent, Madame