Une volonté commune

Au cimetière du Père-Lachaise, Jim Morrison arrive aujourd’hui à dormir en paix, parmi le brouhaha de ses visiteurs quotidiens, cependant que, du côté du mur des Fédérés, tous les fusillés pleurent à jamais leurs vies déchirées entre les murmures des pierres.

En 1871, il y a cent cinquante printemps, des flots de sang coulent dans les rues de Paris. Ceux que l’on tient pour coupables de repenser la société, dans la beauté de leurs utopies, sont transpercés de plomb et de fer. Et la lumière de la photographie, pour la première fois, fixe la mémoire noire des lieux de cette boucherie.

La révolte des communards est écrasée. Sans pitié. L’ordre ancien est restauré, dans une orgie de sang et de chair dont se gave le pouvoir afin d’assurer son poids sur l’avenir.

Essayez tant que vous voulez, après un événement pareil, de vous faire au monde tel qu’il est… Plusieurs n’y parviennent pas. Voilà un travail de Sisyphe, épuisant, éreintant, impossible. La vie est encore plus difficile lorsqu’elle a perdu son sens.

Une raison de vivre peut devenir une raison de mourir. D’accord, mais de mort lente, chantait à raison Brassens. Quand une armée piétine vos rêves et vos idéaux, allant ce faisant jusqu’à massacrer vos semblables par milliers, peut-être est-il concevable de tout bonnement s’en aller… L’immigration peut être une solution pour échapper au mauvais temps de son époque. Se servant de leur tête, des milliers d’ouvriers sont en tout cas amenés à s’en aller. Où qu’ils se retrouvent par la suite, ils peuvent se rappeler que les impressions qui se battent en nous-mêmes ne sont jamais tout à fait les nôtres, mais celles de la société que charrient nos vies.

Ce n’est pas au Québec que débarque le gros des exilés partis pour l’Amérique à la suite de la répression de la Commune. Cependant, traiter quelqu’un de « communard », sur les bords du Saint-Laurent, va devenir assez courant, du moins quand vient l’heure, pour le pouvoir conservateur, de disqualifier des projets d’avancées sociales. Ceux qui croyaient trouver au pays des érables un terreau fertile à une nouvelle vie plus conforme à leur idéal sont pris en flagrant délit de naïveté.

À la veille de la Commune, Octave Crémazie avait parcouru le chemin inverse. Ce poète et libraire, pour échapper à ses dettes, s’était enfui de Québec en emportant avec lui, pour seul bagage, le conservatisme dont il était pétri.

Sous un nom d’emprunt, Crémazie va s’installer quelque temps à Paris. À cet homme mort dans l’oubli de l’exil, enterré dans une sépulture dont même la trace a été perdue, nous devons pourtant d’avoir animé l’idée d’un drapeau québécois. Son poème le plus connu, Le drapeau de Carillon, suscite un nouveau sentiment national. Pourtant, il a été jugé bon de dépouiller un comté de son nom, à l’insistance qui plus est d’une ministre de la Culture. En 2017, Marie Montpetit plaidait avec succès pour qu’on préfère au nom de Crémazie celui de Maurice Richard. « À nous aujourd’hui de porter bien haut la mémoire de cet homme qui a contribué à l’éveil de notre Québec », écrivait-elle au sujet du joueur de hockey, sans mesurer le douloureux paradoxe qui consistait à vouloir oblitérer Crémazie pour celui-ci.

À Paris, Crémazie tient un journal. Il craint, comme les curés le lui ont enseigné, de voir se rejouer une révolution, celle de 1789 ou de 1848. « Vienne le jour de la délivrance » de ces socialistes, espère Crémazie, qui n’en connaît pourtant à peu près rien. « En voyant toutes les folies du régime qui a pris pour devise : liberté, égalité, fraternité, on se prend à soupirer après le gouvernement du grand Turc. » Il préfère la main de fer d’un régime autoritaire.

D’autres écrivains éclairent les soubresauts sociaux d’un angle moins fermé. Arthur Rimbaud, Jules Vallès ou Louise Michel comptent parmi ceux qui aident à voir ce soulèvement pour ce qu’il est : un appel venu des profondeurs du monde social pour qu’enfin advienne le règne d’une société plus juste.

Le Sacré-Cœur de Montmartre, un des monuments les plus visités de Paris, célèbre l’écrasement des communards, noyés dans l’eau bénite censée laver le sang dans lequel les pierres de cette église ont trempé. Est-ce par hasard si, à Montréal, l’oratoire Saint-Joseph, dans ses dessins préparatoires, s’efforce de ressembler, autant que faire se peut, à ce même monument ? Le frère André, sur qui repose la mystique du lieu, se fendait volontiers de déclarations anticommunistes censées diaboliser quiconque pourrait être tenté de croire que la Commune n’appartient pas au passé, mais à l’avenir.

Le Québec eut donc son monument à la gloire de la contre-révolution sans même connaître les élans de la révolution ! Il est vrai que les révolutions, même tranquilles, semblent toujours de trop en ce demi-pays à qui le sentiment de sa durée suffit à être ébloui.

Que reste-t-il de la Commune ?

En 1970, durant la crise d’octobre, lorsque la panique gagne les serviteurs de l’Hôtel de Ville de Montréal, l’entourage du maire Jean Drapeau, abreuvé par un enseignement à l’eau bénite, se lance en panique dans la lecture d’ouvrages consacrés à la Commune. Ces gens pensent trouver là un mode d’emploi pour conjurer le bouillonnement d’une société qu’ils refusent d’écouter pour mieux exercer leur domination. Faut-il s’étonner que, chez eux, la compréhension des luttes sociales apparaisse toujours à ce point en décalage avec la réalité ?

Cent cinquante ans plus tard, s’il importe de parler encore du corps de cette révolution de 1871, c’est aussi pour rappeler que, surtout chez les jeunes, les inégalités croissantes et les misères engendrées par le capitalisme financier sont toujours d’actualité, comme l’est le sentiment d’un avenir bloqué. Pourquoi les citoyens, ceux d’aujourd’hui comme d’hier, accepteraient-ils ces misères et cette honte qui invitent au contraire à s’armer de volonté ?

16 commentaires
  • Gaetan Fortin - Abonné 22 mars 2021 02 h 29

    Chapeau l’artiste!

    Je salue bien bas ces mots qui détonnent maintenant à l'heure de l'éparpillement confettiesque des combats égalitaires extra larges et plus . Le Marionnettiste aujourd'hui est bien aise d'écrire et faire jouer tous ses scénarios car alors qu'on pointe les ficelles d'autres font la queue au casting.

  • Nadia Alexan - Abonnée 22 mars 2021 03 h 31

    “Nous vivons dans un monde où le plus n'est jamais assez, où l'opportunisme et la cupidité se généralisent.”

    On dirait que l'on n’apprend jamais à partager le gâteau. Il y'a ceux pour qui le plein n'est jamais assez. La cupidité les pousse à vouloir tout accaparer et ne rien laisser pour les autres.
    Effectivement, les milliardaires que l'on regarde avec le plus grand respect essayent toujours d'exploiter les travailleurs. Les entreprises Uber, Amazon et les autres multinationales ont trouvé un prétexte pour abrutir leurs travailleurs en les appelant «des associés». Ce ne sont plus des employés avec le droit aux bénéfices, aux congés de maladie et à une pension de vieillesse. Et nos gouvernements se font complices de ces horreurs. L'histoire se répète.

  • André Savard - Inscrit 22 mars 2021 09 h 01

    Tiré par les cheveux

    L'Article manque totalement de nuance et de perspective historique. Il va juste qu'à voir dans l'oratoire un monument à la contre-révolution car inspiré des plans de l'architecture du Sacré-Coeur de Montmartre.

  • Pierre Trépanier - Abonné 22 mars 2021 09 h 14

    Interprétation unilatérale

    La basilique du Sacré-Coeur est la réalisation d'un voeu fait par un philantrope, disciple d'Ozanam, après la défaite française mais avant le déclenchement de la Commiune.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 22 mars 2021 09 h 24

    « Se servir de sa tête conduit des ouvriers à s’en aller » (J.-F. Nadeau)


    Sa tête amène des ouvriers à s'en aller ;

    La tête de qui ?

    « Se servir de sa tête [amène] des ouvriers à s'en aller » ;

    Qui se sert de la tête de qui ?

    La syntaxe est fautive

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 22 mars 2021 14 h 52

      La correction a été faite.