La nouvelle guerre froide

La première prise de contact, depuis l’arrivée de Joe Biden, entre officiels américains et chinois de haut rang, jeudi et vendredi en Alaska, s’est soldée par une prise de bec doublée d’un dialogue de sourds.

« Qui êtes-vous pour donner des leçons de démocratie ? Vous êtes un pays en déclin, que le monde ne suit plus ! » ont tonné les responsables chinois de la défense et de la diplomatie.

« Vous avez pendant des décennies volé les technologies des autres, pratiqué le libre-échange à sens unique, écrasé les peuples minoritaires. Aujourd’hui, c’est Hong Kong ; demain, les Taïwanais menacés d’une invasion », ont rétorqué en substance leurs homologues américains. « Nous ne laisserons pas faire ça ! »

On assiste à la phase préliminaire de la nouvelle guerre froide du XXIe siècle : où l’on place ses pions et jauge l’adversaire, en espérant l’impressionner ou l’intimider.

La question de savoir si ce nouvel antagonisme ira jusqu’à une vraie guerre, ou s’il s’exprimera moins brutalement et de façon canalisée… cette question reste entièrement ouverte.

Là où la grande rivalité du XXe siècle (URSS contre États-Unis) se jouait avec des armes nucléaires, un « équilibre de la terreur », des alliances classiques bien délimitées et des guerres locales par procuration — mais pas dans la sphère économique ou commerciale —, celle fondatrice du XXIe se joue à travers le commerce, la cyberguerre, la haute technologie, les nouveaux réseaux et « l’influence » au sens large.

Certes, les nations et les armées sont toujours là, les rivalités et loyautés interétatiques ont encore un rôle, on continue d’investir dans les dispositifs antimissiles et les porte-avions… Une « guerre chaude », physique, entre la Chine et les États-Unis — avec leurs clients ou alliés, par exemple japonais ou taïwanais — reste possible.

 
 
 

La Chine, en pleine ascension depuis 30 ans, estime aujourd’hui qu’elle a gagné sa place au sommet, et que son époustouflant boom économique et commercial doit maintenant « payer »… et se traduire dans toutes les sphères : politique, diplomatique, idéologique, stratégique.

Xi Jinping incarne cette volonté de puissance. C’est le premier leader chinois qui dit explicitement : nous contestons la prééminence des États-Unis et du monde occidental. Le premier qui dit : il n’y a pas de valeurs démocratiques universelles ; le pluralisme et la séparation des pouvoirs sont délétères. En ajoutant que le système chinois apporte des réponses efficaces et supérieures aux problèmes du XXIe siècle.

La Chine, dit-il avec fierté, c’est un recul sans précédent de la pauvreté de masse (vrai). L’investissement le plus massif dans la recherche et les technologies de pointe (vrai). Les réserves de devises les plus importantes au monde (vrai).

Ce qu’il ne dit pas, c’est que la Chine est aussi un État néo-totalitaire qui surveille et encadre ses citoyens à un point qu’Orwell ou Mao n’auraient jamais imaginé, voué à la fabrication d’un « citoyen modèle » qu’on espère à 100 % docile.

Un État qui assimile, par la stérilisation forcée, les « camps de rééducation » et l’immigration massive, des nations comme les Ouïgours ou les Tibétains. Qui récuse explicitement la séparation des pouvoirs, et où, par exemple, les jugements contre les deux Canadiens pris en otages seront dictés par l’instance politique… d’une façon assumée et revendiquée.

Face à cela, que peuvent les États-Unis, ex-puissance impériale occupée à panser ses plaies intérieures ? Cette démocratie malade dont les derniers épisodes ont fait ricaner (ou ont effaré) le reste du monde ?

Le président Biden fait le pari qu’un rebond est possible, que la suprématie chinoise n’est pas une fatalité et que les États-Unis n’ont pas dit leur dernier mot.

Mais pour ce faire, il faudra un savant dosage de modestie (on ne va pas refaire le XXe siècle), de réalisme (sur les moyens à prendre), de juste mesure de l’adversaire, et un retour à des valeurs souvent bafouées qui, pour être crédibles à la face du monde, doivent d’abord être défendues chez soi.

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada. francobrousso@hotmail.com

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