L’éducation et le passé

Un vif débat a cours en ce moment chez nous à propos d’un cours d’histoire du monde au cégep. Un des éléments importants de ce débat concerne la place devant être faite, ou non, à l’Antiquité et au Moyen Âge : le nouveau cours commencera en effet à la Renaissance et suscite pour cela de vives critiques, dont celles formulées en ces pages par l’ex-premier ministre du Québec Lucien Bouchard.

Que devrait-on, par l’éducation, transmettre du passé ? Voilà une des vastes et importantes questions que ce débat soulève. Que devrait-on transmettre à tous, comme futurs citoyens ? Mais aussi, que devrait-on transmettre aux spécialistes de divers domaines ? Que devraient, par exemple, connaître de l’histoire des mathématiques, de la physique, de la comptabilité, et ainsi de suite, les futurs mathématiciens, physiciens, comptables ?

Répondre à ces questions demande certes beaucoup de savoir, mais engage aussi le rapport que nous entretenons avec notre passé. Celui-ci est parfois polémique et on le voit clairement dans les discussions sur notre nouveau cours d’histoire au cégep.

On le voit également dans un virulent débat universitaire en cours en ce moment aux États-Unis et en France.

Les classiques au pilori

Le parcours de Dan-el Padilla Peralta est vraiment hors du commun. Né en République dominicaine, il arrive aux États-Unis avec sa famille en 1989. Il a alors quatre ans. Son père retourne au pays, mais sa mère reste aux États-Unis, avec lui et son nouveau petit frère, Américain par sa naissance. Leur parcours est celui de la plus abjecte pauvreté et les conduit de logements minables, d’où ils sont expulsés pour défaut de paiement, en refuges pour sans-abri.

Le petit Padilla aime lire et lit beaucoup sur l’Antiquité. En 1994, dans un refuge de Brooklyn, il est repéré par un photographe connu qui y fait du bénévolat. Celui-ci l’encourage, le parraine. Grâce à une bourse, l’enfant est admis dans une excellente école où sa brillance le fait remarquer. Sa passion pour le monde de l’Antiquité ne le quitte pas. Il apprend le grec et le latin — et le français ! Il poursuit ses brillantes études à Princeton, à Oxford, à Stanford, et devient professeur à Columbia, puis à Princeton, où il enseigne actuellement. Son enseignement et ses recherches portent sur le monde romain et s’inscrivent dans ce qu’on appelle en anglais le domaine des « classics ».

Mais il est aussi connu, depuis quelques années, pour en réclamer une révision en profondeur, voire, si on ne l’accomplit pas, la disparition pure et simple.

Ses mots sont parfois d’une grande dureté. Ces classiques, donnés comme le fondement de la culture occidentale, sont pleins de racisme et de privilèges blancs, et ils les nourrissent ; ils n’ont d’ailleurs cessé d’être revendiqués hier par des fascistes et des nazis, aujourd’hui par l’extrême droite et les suprémacistes blancs ; ils ont justifié l’esclavage, le colonialisme, le racisme pseudoscientifique, et j’en passe.

Je n’entre pas dans cette vive querelle qui vient de se transposer en France où on évoque « ces historiens de l’Antiquité qui haïssent l’Antiquité », pour citer un spécialiste des lettres classiques, Raphaël Doan.

Mais il me semble juste et important de rappeler, d’une part, que si des fascistes se sont réclamés des classiques, des esclaves en lutte se sont aussi inspirés de Spartacus et des féministes, de Médée ; d’autre part, qu’il n’est que juste et souhaitable que notre lecture de l’Antiquité s’enrichisse de préoccupations actuelles et de travaux nouveaux, justement comme ceux de Padilla sur l’esclavage dans l’Empire romain.

Je tiens toutefois à dire un mot de tout cela en rapport avec l’éducation et la formation des maîtres.

Platon, par exemple…

Je soutiendrai d’abord, contre un certain relativisme contemporain, que certaines œuvres de l’Antiquité ont indéniablement une immense valeur intrinsèque, par quoi elles sont, en effet, supérieures à d’autres. On le voit mieux avec l’exemple des sciences et des mathématiques. Je viens de terminer pour un livre un chapitre sur Archimède. Quiconque connaît les mathématiques sait que son œuvre est absolument géniale et que, si on faisait un mont Rushmore des maths, le visage d’Archimède y serait… Vous enseignez cette matière ? Vous devez le connaître, pouvoir raconter sa vie et expliquer ses accomplissements.

D’autant que cette œuvre a aussi eu un impact sur les sciences et les mathématiques ultérieures. Elle les inspire, les enrichit, devient pour l’avenir un barème. « Ceux qui sont en état de comprendre Archimède admirent moins les découvertes des plus grands hommes modernes », assurait Leibniz. Il a raison et cette œuvre a de l’importance et de la valeur pour cela aussi.

Il en va également ainsi, même si c’est parfois moins incontestable, pour des œuvres littéraires, artistiques, philosophiques, qui ont de la valeur en elles-mêmes et par l’influence qu’elles ont eue.

Prenez, en éducation, le cas de Platon. Sa pensée sur l’éducation le fait figurer au mont Rushmore de la pédagogie. Et elle a eu sur elle une influence décisive, souvent bénéfique et salutaire, que l’œil avisé reconnaît partout.

On peut débattre de ses idées, les contester, être en désaccord avec elles. Mais pour cela, il faut les connaître.

Je soutiens donc qu’on ne devrait pas travailler en éducation sans avoir attentivement lu et médité Platon. Puis Rousseau, puis Dewey.

Et bien d’autres encore, bien entendu.

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