COVID et lutte de classes

Avec une autre région française et quelques départements, la région parisienne sera donc reconfinée. En tout, 21 millions de personnes, déjà soumises à un couvre-feu particulièrement sévère (à 19 heures) devront demeurer plus ou moins enfermées les week-ends pendant au moins quatre semaines. Certes, les écoles et les commerces essentiels demeureront ouverts, mais pour le reste, ce sera métro-boulot-dodo.

Après un an de ce régime de stop-and-go, ce n’est pas tellement l’exaspération normale qui surprend que la docilité des populations. Même que, dans les élites parisiennes, l’affaire n’apparaît pas trop dramatique. Certes, en ce début de printemps, on irait bien prendre le frais à la mer ou à la montagne. Mais, on ne sent pas vraiment de colère. Plutôt une forme de dépit, pour ne pas dire de résignation.

Il suffit pourtant de sortir de Paris pour entendre un autre son de cloche. Là-bas, les réactions frisent parfois la désobéissance civile. Dans les petites villes de province, on croise de petits entrepreneurs, des artisans, des travailleurs agricoles, des ouvriers de PME qui ne comprennent pas qu’après un an d’épidémie, le nombre de lits de réanimation n’a pas augmenté en Île-de-France. Il aurait même diminué, selon Le Canard enchaîné. Et surtout, pourquoi le pays de Pasteur est à la traîne du monde développé en matière de vaccination. D’autant que ce « reconfinement » n’est pas lié à une explosion subite de la contamination, mais à une lente progression.

On a beaucoup dit que les pauvres avaient été plus touchés par le virus à cause notamment des conditions de vie et de la promiscuité. Mais une autre fracture sociale, économique et peut-être même philosophique est apparue durant cette épidémie. Une fracture qui pourrait être encore plus importante à long terme.

Alors que nombre de petites entreprises frôlent la faillite, que des travailleurs vont perdre leur emploi, certains « sont plus égaux que d’autres ». Oubliez la vieille lutte entre bourgeois et prolétaires. Cette épidémie aura exacerbé l’opposition entre deux catégories de la population. D’un côté, ceux qui se dirigent tout droit vers la catastrophe économique et qui en paieront le prix. Peu importe qu’ils soient patrons ou employés. On les retrouve dans tous ces emplois qui ne se dématérialisent pas. Essayez, par exemple, de faire réparer votre douche par Internet !

De l’autre, ces professionnels, fonctionnaires et employés qui ont pu continuer à travailler à distance. Certains en ont évidemment souffert. J’en connais pourtant qui se félicitent de ne plus perdre deux heures par jour dans les transports et d’avoir pu nouer des liens plus étroits avec leurs enfants. Sans parler de ceux qui sont partis travailler à la campagne. Dans ces populations, souvent plus instruites, non seulement les revenus n’ont pas baissé, mais le taux d’épargne n’a jamais été aussi élevé.

Et cela ne se vérifie pas qu’en France. Aux États-Unis, le professeur de l’Université du Texas, Michael Lind (The New Class War), évoque un véritable « clash » entre « petits propriétaires conservateurs » opposés au confinement et « professionnels progressistes » pour qui les conditions sanitaires ne semblent jamais suffisamment élevées, dit-il.

Car, l’opposition est aussi culturelle. D’un côté, une éthique de l’urgence et de l’action qui dénonce les « enfermistes » et réclame la reprise au plus vite de l’activité économique et une vaccination accélérée. Quitte à prendre certains risques. Après tout, même pendant la guerre, on n’a jamais fermé les écoles, les églises et les restaurants.

De l’autre, on brandit le sacro-saint « principe de précaution ». C’est en son nom et par une sorte de mimétisme européen que la France a suspendu sans raison aucune, en deux heures et pour quatre jours, les injections du vaccin AztraZeneca. Comme si le risque zéro était possible. Cette pensée technocratique est symbolisée par l’Union européenne dont l’économiste Nicolas Bouzou affirmait dans Le Figaro qu’elle avait « commandé des vaccins comme elle aurait commandé des protège-cahiers. En prenant le temps et en négociant les prix ».

On aurait voulu démontrer que l’Europe est hantée par l’idéologie de la « sortie de l’histoire », on n’aurait pas trouvé mieux. Cette pensée technocratique qui se veut progressiste tranche radicalement avec l’action énergique d’un Boris Johnson qui a fait preuve d’une détermination exemplaire dans la vaccination. Notons que le premier ministre est à la tête d’une coalition rassemblant des éléments de la bourgeoisie britannique, mais aussi de larges secteurs des populations défavorisées des régions ouvrières du nord du pays à qui il doit rendre des comptes. Ceci explique peut-être cela.

Se pourrait-il que le « principe de précaution » invoqué à tort et à travers soit devenu un prétexte pour ne rien faire ? Et qu’il transforme chacun de nous en timoré ? Depuis des semaines, sur les plateaux de télévision, on ne cesse de parler d’une « génération sacrifiée », un terme jusque-là réservé à ceux qui ont eu le malheur d’avoir 20 ans en… 1914 ! La comparaison n’est pas seulement déplacée, elle est obscène. Comme si, nos générations en mal de safe spaces n’étaient plus capables de penser le tragique de l’histoire.
 



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