Promenade postale

« Tu vas voir, je ne suis pas bien difficile à repérer avec mon gros camion rouge. Je vais t’attendre là avant de démarrer ma route ! » me dit Isabelle Desrosiers, factrice chez Postes Canada, lorsque nous nous parlons au téléphone. Lorsque j’arrive à l’angle de la rue Jarry et de la 23e Avenue, à Montréal, le camion est là et Isabelle aussi, son sac déjà chargé, son bonnet bien enfoncé — il fait beau, mais le vent de mars est glacial. J’attache mon vélo à une clôture et nous partons, à pied bien sûr.

Sa route résidentielle commence ici, m’explique Isabelle. Le matin, elle fait sa route commerciale avec le camion et, en début d’après-midi, elle part à pied livrer le courrier de porte en porte. En marchant, Isabelle m’explique ce que le citoyen non initié ne soupçonne pas. Par exemple, en milieu urbain, les routes ne sont pas conçues en fonction d’une distance à couvrir, mais en fonction d’un nombre de mouvements à effectuer dans un secteur donné. Chaque marche à gravir, chaque obstacle à franchir est pris en compte dans le tracé. Les automobilistes qui s’arrêtent au feu rouge me regardent d’un drôle d’air : qui est cette hurluberlue qui suit la factrice comme son ombre ? Bon, c’est vrai que c’est un peu étrange, mais que voulez-vous, j’ai développé durant la pandémie une fascination pour la poste.

Et pour cause : il y a eu l’augmentation spectaculaire des volumes postaux, marquée par l’explosion du nombre de colis, qui a exercé une pression considérable sur Postes Canada et ralenti les livraisons. Il y a eu aussi la prolifération corollaire des services de livraison privés. Puis, la saga du scrutin postal de la présidentielle américaine a mis en lumière l’importance d’une institution postale publique, indépendante et équipée d’une infrastructure robuste — à l’heure où chantent fort les sirènes de la privatisation et le rationnement des ressources, humaines surtout.

On a aussi en tête les éclosions catastrophiques dans les entrepôts du géant Amazon et les conditions de travail pitoyables de ses employés, décriées partout à travers le monde — parce qu’il ne faudrait surtout pas gaspiller les occasions commerciales offertes par la pandémie. Début mars 2021 encore, une éclosion majeure a eu lieu au centre de distribution Amazon de Brampton, en Ontario, où 200 cas ont été recensés en deux semaines. Amazon n’est évidemment pas la seule entreprise à raisonner ainsi ; après un an de pandémie, le tout-à-la-productivité ne vacille pas, et bien des travailleurs sont encore confrontés à un dilemme impossible : leur santé ou leur salaire…

Les retards à Postes Canada ont défrayé la chronique au cours des derniers mois. On a déploré l’efficacité moindre de la société d’État par rapport aux services de livraison privés, avec ses procédures compliquées, moins adaptées à la nouvelle réalité du commerce en ligne. Cela dit, on a peu entendu la perspective des travailleurs, de celles et ceux qui ont dû conjuguer avec le « Noël à l’année » qui a caractérisé 2020 ; les commis des centres de tri, des comptoirs de vente, les facteurs ruraux et suburbains travaillant dans de plus petites installations. Évidemment, la pandémie a posé un défi considérable. Sauf qu’il est apparu également qu’il est possible de protéger ses employés lorsqu’on en fait une priorité.

« Au début, c’était nouveau, on ne savait pas trop sur quel pied danser », me dit Alexandre Chartrand, commis de nuit au centre de tri Léo-Blanchet, dans l’arrondissement de Saint-Laurent. Il m’explique que les premières directives sanitaires n’étaient pas parfaites, mais qu’on s’est vite organisé pour minimiser les contacts entre les employés, quitte à multiplier les heures supplémentaires pour traiter l’achalandage exceptionnel. Il y a eu une réelle coopération entre l’employeur et les travailleurs.

« Traiter un gros volume avec moins d’effectifs, faire du travail physique avec le masque, avec la fatigue qui s’installe, c’est sûr que ce n’est pas évident », me dit Alexandre Chartrand. Cela dit, le personnel a pu compter sur d’excellentes mesures de soutien : une quarantaine entièrement payée, la possibilité de se retirer pour s’occuper d’un proche, d’un enfant… C’est précieux. Et au final, Postes Canada s’en est tiré avec peu d’éclosions, même si la demande était plus intense que jamais.

Il y a une réussite dans ce maintien des conditions de travail des employés en dépit des circonstances extraordinaires — même si rien n’est parfait. Il s’agit là d’une autre façon de penser les rapports de travail dans les secteurs essentiels. Alors, depuis un an, on a surtout utilisé ce vocable, essentiel, pour désigner une obligation de résultat, envers et contre tout. Or il n’y a pas que la performance dans un marché compétitif qui compte ; on peut aussi décider que les conditions de travail sont la priorité, et chercher à accroître l’efficacité à partir de là, en affirmant que si un travail est essentiel, ceux qui l’accomplissent méritent d’être protégés, avant toute chose.

Car après tout, le respect des travailleurs donne aussi un sens aux métiers. « Il y a quelques années, les gens parlaient de nous, les facteurs, comme des allumeurs de réverbères », un métier romantique devenu obsolète, suivant le déclin de la lettre postale, me disait Isabelle Desrosiers. « Après quinze ans, j’ai retrouvé ces derniers mois la fierté de faire mon métier. » Mine de rien, c’est loin d’être un détail.

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