Délinquants la nuit, dociles le jour

Notre quotidien n’aura jamais été aussi policé, nos échanges, polis et notre exaspération, masquée.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Notre quotidien n’aura jamais été aussi policé, nos échanges, polis et notre exaspération, masquée.

Cette semaine, un inconnu m’a invitée à danser dans une réunion d’amis. Il m’a défiée du regard en me tendant la main, et ses yeux disaient : « Es-tu assez rebelle pour me suivre ? » Je l’étais. Tu ne danses pas le tango si tu n’es pas prête à risquer un peu ta peau. Nous avons ignoré les gestes barrières, fait tomber les masques, et je me suis laissé guider. Nous savions que c’était un plaisir coupable. Quel vertige, quel délice, ma tête sur son épaule, ce je-ne-sais-quoi de je-ne-sais-que-trop d’interdit. Je me suis réveillée le cœur en émoi, seule dans mes draps déçus.

Couvre-feu allégé ou non, nos nuits nous appartiennent encore, mais nous sommes toujours aussi soumis le jour. Oh, il y a bien quelques hoquets ici et là, une manifestation le samedi, des gens qui rouspètent en masse sur les réseaux sociaux, mais, en général, les Québécois sont dociles comme des agneaux pascals.

Rappelez-vous comme nous étions de bons élèves dans l’application des consignes de rester à la maison au printemps dernier : premiers en Amérique du Nord dans notre immobilisme, selon monsieur Google. Je ne sais si l’on doit s’en faire une gloire ou si ce trait de caractère national fait de nous un peuple plutôt moutonnier.

Il y a toujours plus prisonnier que moi était la phrase qui résumait alors le seul espoir possible

 

Nous sommes de bons petits soldats menés par des généraux d’opérettes, des costumés de frais, en noir de préférence, la couleur austère du deuil et des jobs salissants. Un contingent de boss de bécosses, agents de sécurité, voire de policiers aux dossards voyants, balise désormais nos vies. Sortir des clous s’avère une entreprise risquée, se faire rabrouer pour un oui ou un non fait partie du quotidien. Il faut, il ne faut pas, par ici, par là, reculez, avancez. Les officiers officiels ont même du renfort, chacun s’improvisant en conscience du voisin.

Le règuelment c’est le règuelment

Mon père (qui a fait les 400 coups au collège Sainte-Croix et s’est fait montrer la porte) aimait nous rappeler ces phrases d’un des surveillants : « Le règuelment, c’est le règuelment, pis il faut qu’y soye suit. Ceusse qui sont pas contents qu’y s’en vont. »

J’ai toujours insupporté la hiérarchie et l’autorité. Problème avec le père, j’ai fait ma thérapie, merci. Et j’ai souvent admiré les gens qui s’opposent à l’arbitraire, même s’ils ont parfois tort, en apparence du moins.

Tiens, j’allais sécher mes cours de gym en secondaire 5, dans le bureau de monsieur Faucher, mon prof d’arts plastiques. Je me rappelle cette scène où mon ami Vincent et moi lisions dans le bureau en question, alors que M. Faucher (une réplique à l’identique du capitaine Haddock avec sa pipe) tenait tête à la directrice qui le sommait de lui ouvrir la porte : « Vous me passerez sur le corps avant d’entrer dans ce bureau ! » lança notre prof à la carrure imposante. Nous tremblions derrière la cloison, mais le défi devant l’autorité nous a bien plus armés pour la vie qu’une séance de cheval d’arçons.

Il est des heures dans l’histoire où celui qui ose dire que 2 et 2 font 4 est puni de mort

 

M. Faucher était l’insoumission incarnée et j’ai obtenu un E en gym grâce à lui. Aujourd’hui, une telle scène serait impensable. Une armada de flics ou d’agents Garda ainsi qu’un représentant syndical seraient déjà sur les lieux, des élèves filmant la scène.

Les vrais révolutionnaires jouent leur va-tout. Et la peur, surtout celle de la mort, est un moyen très efficace pour contrôler une population. Celle-ci finit par se plier d’elle-même aux consignes et par en redemander. La ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, a été caricaturée en dominatrice parce qu’elle utilisait les mots « discipline » et « docile » dans ses points de presse il y a un an.

La semaine dernière, j’ai trouvé plus simple d’entrer deux fois à l’hôpital pour des examens que d’aller au musée pour mon plaisir personnel. Au MAC, les gardiens, les « orienteurs », les indications se sont multipliés. Je n’avais qu’une envie, me réfugier dans l’œuvre Dust Bed faite de couettes, de matelas et d’oreil-lers, de soie et de mousse. Je me suis plutôt posé une fesse sur une clôture en béton en haut de l’escalier en attendant un ami. Mal m’en prit. Il s’agissait d’une œuvre anti-carcérale de l’activiste Sheena Hoszko au titre explicite : « Le périmètre du nouveau Centre de surveillance de l’Immigration (CSI) de Laval peut contenir 130 de ces structures. » Dégagez svp !

Une jeunesse bien tranquille

Les révolutions sont réputées tranquilles au Québec et les cowboys n’ont pas toujours été fringants pour pleurer l’Amérique. Depuis le Printemps érable de 2012, on n’a plus rien vu de très révolutionnaire, même pas la grande marche bien sage de Greta Thunberg en 2019.

En quittant la piscine, il y a quelques jours, une agente de sécurité munie de Purell et de masques m’a indiqué la porte où sortir. Celle par laquelle j’étais entrée, droit devant, était déserte. Mais le règuelment, c’est le règuelment… Le manque de jugement qui vient avec aussi. Et si je n’obtempère pas, elle va me sortir son Taser ? Je suis obéissante, mais pas complètement tarée.

Si vous me poursuivez
Prévenez vos gendarmes
Que je n’aurai pas d’armes
Et qu’ils pourront tirer

 

J’ai bien plus peur des dommages collatéraux de cette pandémie aux accents de sécuritite aiguë sur les prochaines générations que du virus lui-même. Je crains bien davantage de lire qu’on prescrit 15 % plus d’antidépresseurs à nos adolescentes — les garçons ne consultent pas — depuis la rentrée scolaire. Je me désespère de voir avec quel air soumis mon ado me demande la permission pour tout, désormais, ne connaissant plus les règles de rien. C’est rassurant au présent, mais ce l’est moins pour son futur.

Parce que, vaccin ou pas, rien ne sera résolu pour l’ensemble des enjeux, on s’entend ? Les problèmes autres que sanitaires demeureront les mêmes, en pire, avec quelques inégalités supplémentaires au programme. Les tatillons du règlement poursuivront leur œuvre bureaucratique et procédurière. Rien comme un tas de comités, de paperasse et de délais pour décourager l’action.

Oui, j’ai peur pour cette jeunesse tranquillisée, en sédation lente derrière ses écrans, qui plie l’échine devant l’uniforme au lieu de se révolter de l’avenir qu’on lui prépare en lui promettant un retour « à la normale ».

La liberté, ça se rêve la nuit, mais ça se défend le jour. Encore faut-il se réveiller.

cherejoblo@ledevoir.com

Instagram : josee.blanchette

Joblog

Adoré l’exposition Vertigo Sea de John Akomfrah au MAC. Les trois écrans qui se répondent constamment forment un panorama tourné vers la mer absolument hypnotique. J’y retourne avec mon ado cette fin de semaine. Nos musées et les arts vivants qui reprennent, c’est un peu de liberté et d’oxygène pour l’esprit.

Retrouvé ce chant de révolte des mondines (ces femmes qui arrachaient les mauvaises herbes dans les rizières en Italie), Bella Ciao. Avec les explications. 

Écouté le reportage de RAD : « Après un an de pandémie, qu’est-ce qui vous manque le plus ? » Danser, voyager, voir ses amis à moins de deux mètres, un cri du coeur docile ici.

Aimé cette entrevue conduite par Christian Desmeules avec le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, cette semaine dans ce journal. Il y parle des enfants, des ados et des écrans, notamment. Et des causes de la pandémie, parce qu’il faudra bien s’y attaquer un jour. Pour ceux à qui elle aurait échappé, c'est ici.

Liberté retrouvée

Dans la même semaine, j’ai visionné cinq films : The Mauritanian m’a coupé le souffle. Tiré des Mémoires de Guantánamo, il raconte l’histoire de Mohamedou Ould Slahi, arrêté pour terrorisme en 2003 et gardé à l’ombre durant 14 ans. On ne peut qu’être révulsé par les dérives de l’autorité, une maladie mentale affublée de moyens costauds, sanctionnés par l’État. Cuba n’est pas qu’une île, c’est aussi une prison.

J’ai été également soufflée par la résilience du personnage, dans ses entrevues, et ce qu’on voit de lui à la fin du film, dans sa vraie vie. Je l’ai vu passer sur mon fil FB, dans un statut de la journaliste Mélanie Loisel, qui l’a rencontré il y a un an, par hasard, dans le désert mauritanien. J’ai été épatée par l’homme derrière le film de Kevin Macdonald. 

Note de la rédaction

Le Devoir tente aujourd'hui une nouvelle expérience. Plutôt que d'ouvrir plusieurs textes aux commentaires des lecteurs, nous vous proposons une question à débattre pendant la journée, en lien avec l'actualité. Ce format nous permettra notamment de prendre le pouls de notre lectorat et de nous inspirer de votre participation pour développer des sujets et de répondre à vos questions. Nous regarderons de près les résultats de cette expérience pour voir comment la faire évoluer.