La corvée

Le premier ministre Legault est bien conscient que la patience des Québécois est à bout. Répétés à satiété depuis un an, les appels à la discipline et à la solidarité portent de moins en moins.

Il lui reste cependant une carte qui pourrait permettre de parcourir la dernière ligne droite en évitant qu’une troisième vague vienne ruiner les efforts des derniers mois : cultiver cette fierté qu’il s’était employé à réveiller durant la première moitié de son mandat.

En fixant au 24 juin la date à laquelle tous les Québécois qui le souhaitent auront reçu une première dose du vaccin, il transforme le printemps en une vaste corvée nationale qui leur procurera une de leurs plus grandes victoires collectives depuis longtemps.

La corvée est une vieille tradition qui remonte à la Nouvelle-France, quand tous les habitants avaient été réquisitionnés pour construire le chemin du Roy, entre Québec et Montréal. « Chaque habitant par où le chemin passe sera tenu de faire tous les travaux nécessaires pour le rendre praticable le long de son habitation », stipulait l’ordonnance de l’intendant Raudot. Il aura fallu 31 ans (1706-1737) pour les achever.

Il ne faut évidemment pas abuser de la formule. Le dernier à y avoir eu recours est Lucien Bouchard, lors du sommet tenu en mars 1996, quand il avait mobilisé tous les acteurs de la société civile au travers d’une véritable croisade pour le déficit zéro, qu’il avait aussi placée sous le signe de la fierté. Le défi était de taille, mais le succès a été tel que l’objectif a été atteint plus rapidement que prévu.

Le ministre des Finances de l’époque, Bernard Landry, évoquait avec lyrisme les « vallées verdoyantes » qui attendaient les Québécois quand ils n’auraient plus ce fardeau à porter. La perspective d’un été presque normal semble encore plus alléchante.

  

Malgré les excuses et les comparaisons boiteuses du premier ministre, le Québec n’avait pas à être fier de sa performance durant la première vague, qui en a fait le cancre de la fédération. Le drame des CHSLD est un objet de honte, qui rend d’autant plus choquant le texte anonyme « un peu (beaucoup) vantard » publié (puis retiré) par la CAQ.

Le bilan de la deuxième vague est nettement moins gênant. Depuis quelques semaines, sans se réjouir des malheurs de nos voisins, certains n’en éprouvent pas moins une sorte de soulagement, tout en se croisant les doigts, à voir se multiplier les nouveaux cas en Ontario, sans parler de l’Europe, alors que la pandémie connaît une certaine stabilité ici.

L’économie, sans avoir repris son rythme de croisière, semble mieux récupérer, comme en attestent les derniers chiffres du chômage. Même si de nombreux secteurs demeurent paralysés, il y a tout lieu de croire que la reprise est en vue.

Tous les dégâts ne pourront pas être réparés. Il faudra du temps pour mesure l’ampleur des dommages causés à la santé mentale et le tort subi par une génération qui restera marquée par les bouleversements du système d’éducation, mais rebâtir après l’épreuve peut aussi être un objet de fierté.

La semaine prochaine, le ministre des Finances chiffrera l’effort que nécessitera le redressement des finances publiques. Il faut se réjouir que l’austérité ne soit pas à l’ordre du jour. Même le PLQ semble avoir compris, avec sept ans de retard, que le retour à l’équilibre budgétaire n’est pas une course contre la montre. À 18 mois de la prochaine élection, il faut même s’attendre à ce que les partis d’opposition rivalisent dans leurs demandes d’un accroissement des dépenses.

  

Certes, la partie est encore loin d’être gagnée. Il faudra que la campagne de vaccination passe à une vitesse supérieure. Vacciner 5 millions de personnes en 100 jours constitue un beau défi d’organisation et les imprévus ont été la règle depuis le début de la pandémie.

Après un an à se colletailler avec Ottawa, il ne faut sans doute pas s’attendre à ce que M. Legault témoigne beaucoup de reconnaissance à Justin Trudeau, mais s’il réussit à atteindre l’objectif du 24 juin, c’est que les vaccins promis auront été livrés. On peut cependant compter sur M. Trudeau pour le rappeler chaque jour durant la campagne électorale qui s’annonce.

Le plus difficile demeure néanmoins de convaincre la population de ne pas baisser la garde. Le léger assouplissement des mesures sanitaires annoncé mardi est assurément le bienvenu, mais le petit espace de liberté qui a été consenti en zone rouge est sans commune mesure avec la frustration accumulée. Nos ancêtres avaient l’habitude des corvées. Aujourd’hui, on a plutôt tendance à y voir une forme de despotisme.

Note de la rédaction

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La question du jour: le gouvernement du Québec devrait-il adopter une loi contre l’obsolescence programmée des produits électroniques?