Tous nus, les artistes

Au gala des César vendredi dernier (repris chez nous deux jours plus tard), l’actrice militante Corinne Masiero, venue remettre un trophée, s’est déshabillée sur scène, apparaissant soudain nue comme un ver et recouverte de faux sang menstruel. Sur sa peau, l’inscription « Rends-nous l’art, Jean », à l’adresse du premier ministre, Jean Castex, mais aussi « No culture, no futur » — l’anglais faisant toujours chic en douce France, même écorché avec le « e » manquant au mot « future ». Ce coup d’éclat pour appuyer les intermittents du spectacle, pris à la gorge en période de pandémie, a été acclamé par les uns, vilipendé par les autres avec remarques sexistes d’usage. Voir à l’œuvre le côté frondeur des Français est un spectacle bien réjouissant. Sans-culottes un jour, sans-culottes toujours…

Ainsi, à Paris, les artistes occupent-ils le théâtre de l’Odéon avec effet boule de neige dans bien des salles de l’Hexagone aux troupes mobilisées pour la culture ardente. « Aux armes, citoyens ! » Chez nous, les foules manifestent plus massivement en faveur du sport pour tous. Que voulez-vous ? Question de tempérament national et de priorités sociales. Ici, les artistes ne déchirent pas leurs chemises en public, mais réclament leur retour à la vie. Ça n’empêche pas d’envier aux Français leur immense capacité de mobilisation, leur amour fou des arts, leurs poings sur la table.

Car la culture est en piteux état au Québec aussi. Avec moins de tonitruants hérauts pour monter au créneau (certains, quand même) et des racines culturelles plus frêles de notre côté de l’Atlantique. Un an de COVID use et détruit son comédien, son musicien, son danseur et son acrobate. Leur public s’est un peu abruti, moins stimulé qu’avant le chaos. Bientôt tous vaccinés, d’ici là les variants montrent leurs dents… Et les artistes se cherchent. Certains trop heureux d’avoir pu se délier les muscles sur l’arène numérique, d’autres laissés Gros-Jean comme devant. Voici que les théâtres et les salles de spectacle ouvrent en zone rouge le 26 mars. Bienheureuse éclaircie.

Le milieu culturel y a goûté. L’art englobe le divertissement, en domination triomphante par temps de crise. Des créations fines furent suspendues. On a vu les gros « joueurs » prendre de l’embonpoint (salut aux plateformes américaines !) et des petits se ratatiner. Depuis un an, il ne faisait pas bon démarrer dans le métier ou proposer des projets hors normes à des temples culturels fermés. Les talents confirmés ont eu préséance, même pour les spectacles reportés. Les formules hybrides empochaient le reste. Et l’inspiration est-elle affaire d’outils ?

Dire qu’aux yeux d’une bonne partie du public, le mot « artiste » évoque encore une vedette cousue d’or dans son condo lumineux. Poudre aux yeux ! Les omniprésents visages de la réussite culturelle aux émissions de grande écoute cachent la horde des mal-lotis, déjà peu payés, désormais efflanqués. Lire les études sur le sujet, c’est frémir. La Fédération nationale des communications et de la culture lançait cette semaine le rapport choc Pour que les arts demeurent vivants. Sept associations culturelles, dont l’Union des artistes (UDA) et la Guilde des musiciens et musiciennes du Québec (GMMQ), avaient sondé le cœur et les reins de leurs membres.

Bilan : les interprètes des arts vivants ont vu le grand trou noir ces derniers temps. 41 % d’entre eux envisagent une réorientation de carrière, 63,7 % ont ressenti des symptômes dépressifs majeurs, 11,7 % (contre 7 % dans la population générale) caressaient des envies suicidaires. Près du quart des emplois du secteur se sont envolés au cours de la dernière année. Le PIB pour les arts et spectacles a chuté de 54 %, avec 50 000 artistes touchés de plein fouet… et déprimés. À quoi bon chanter ? se demandaient-ils.

En début de pandémie, les gens se revigoraient à leurs vidéos si toniques, puis la mode est passée… L’État québécois a aidé le secteur, ajoutant 4 millions cette semaine pour promouvoir avec raison les arts tout meurtris. Sauf qu’ils sont si disséminés, les habitués du statut précaire. À part chez ceux qui ont touché la PCU fédérale, la manne n’est guère tombée dans le champ des artistes, faut croire. Plutôt des institutions, en fait.

Au rythme de l’hécatombe dans leurs rangs, combien d’entre eux viendront demain chanter, danser, manier l’archet et jouer de grands textes immortels ou visionnaires pour inviter les Québécois à voir plus loin que leur quotidien ébranlé ? Lesquels seront tombés au combat ? Ça prend des poètes de toutes les muses pour illuminer le monde. Ça prend l’envie collective de se battre à leurs côtés, d’utiliser le tremplin de l’après-COVID pour apprendre avec eux à voler. Chez nous, les artistes ont besoin de soutiens multiples. Avant tout de se sentir enfin essentiels à leur société.

Note de la rédaction

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La question du jour: le gouvernement du Québec devrait-il adopter une loi contre l’obsolescence programmée des produits électroniques?