Indécence manifeste

Jeudi dernier, tout le monde a apprécié la dignité et la sobriété de l’hommage qui a été rendu aux victimes de la COVID-19 après un an de pandémie, notamment l’absence de toute tentative de récupération politique.

À en juger par le texte publié en fin de semaine sur le compte Twitter de la CAQ, certains semblent toutefois éprouver une irrépressible envie de se péter les bretelles, même si le Québec compte la moitié des victimes au Canada, alors qu’il représente moins du quart de sa population. « Est-ce qu’une autre équipe aurait pu faire mieux ? » y demande-t-on. Il y a en tout cas neuf autres provinces qui y sont parvenues.

Il est vrai que le dernier livre d’Alec Castonguay, Le printemps le plus long, présente souvent le gouvernement Legault sous un beau jour, mais son auteur a dû grimacer en le voyant transformé en véritable apologie de la gestion de la crise sanitaire, digne des exploits de James Bond.

Personne ne nie que le premier ministre et son équipe se sont investis corps et âme dans une lutte contre un ennemi terrifiant qui a plongé toute la planète dans l’horreur, mais cela n’efface pas les erreurs qui ont été commises et qui ont coûté la vie à des milliers de gens. Un minimum de décence devrait interdire de pavoiser.

La course effrénée aux équipements de protection individuelle, où tous les coups étaient permis, a assurément donné lieu à des épisodes rocambolesques au cours desquels certains ont accompli de véritables tours de force, mais cela ne change rien au fait que le Québec y est entré en retard, un mois après la Colombie-Britannique.


 
 

Cette lecture caquiste du livre de Castonguay est pour le moins sélective. Pendant que nos « héros » se transformaient en agents secrets pour trouver des masques au bout du monde, « où tous les méchants, les vilains et les bandits essayaient de voler les cargaisons des autres », on les rangeait sous clé dans les CHSLD, et les infirmières se faisaient engueuler par leurs supérieurs si elles insistaient pour en porter.

Il oublie de mentionner le transfert massif de personnes âgées des hôpitaux vers les CHSLD, dont on connaissait pourtant les graves lacunes et où elles sont allées mourir dans la solitude et dans des conditions souvent inhumaines. Que voulez-vous, même James Bond n’était pas parfait !

Aux yeux de notre commentateur, c’est au sommet de la pyramide qu’on retrouve les grands héros de la pandémie, qu’il agisse des hauts fonctionnaires ou des autorités de la Santé publique. « Plusieurs déjeunent, dînent et soupent au travail. J’avoue que ça me touche », écrit-il. Ces gens-là n’ont certainement pas compté leurs heures, et il faut sans doute leur en être reconnaissants, mais il n’est fait mention nulle part de ces dizaines de milliers de travailleurs de la santé qui étaient sur la ligne de front où ils ont risqué leur vie et l’ont parfois perdue.


 
 

Plutôt que de se demander si une autre équipe aurait pu faire mieux, il aurait mieux valu se demander ce que cette équipe-là aurait dû mieux faire. À cet égard, le livre de Castonguay indique de nombreuses pistes, qu’une enquête publique permettrait d’explorer en profondeur.

Si le texte publié sur le compte Twitter de la CAQ reflète l’état d’esprit de l’entourage du premier ministre, on comprend mieux qu’une enquête n’apparaisse pas nécessaire. Après une catastrophe d’une telle ampleur, un niveau d’autosatisfaction aussi élevé laisse pantois.

Il convient néanmoins de rendre à César ce qui lui appartient : la gestion politique de la crise a été un remarquable succès, qui doit faire l’envie de plusieurs, y compris de ceux qui sont en mesure de présenter un bilan sanitaire bien plus reluisant. La discipline ou la « docilité » des Québécois, c’est selon, a été exemplaire, et la stratégie de communication du gouvernement, bien adaptée à la personnalité du premier ministre, n’y est sans doute pas étrangère.

C’est toutefois à se demander si la popularité que le gouvernement a su conserver au terme d’une année aussi éprouvante n’est pas montée à la tête de certains, alors que le bilan de la pandémie devrait plutôt inciter à la modestie. Il est à espérer que M. Legault lui-même garde les deux pieds sur terre. Il est vrai que l’opposition ne semble pas très menaçante, mais l’arrogance est un vilain défaut, que les électeurs sentent parfois le besoin de sanctionner quand il devient trop évident.

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