Rogers doit-il s’inquiéter du régulateur?

Rogers n’en démord pas. Après s’être heurté au refus inconditionnel et sans équivoque de Cogeco, le géant torontois des télécommunications prend d’assaut l’Ouest dans une transaction amicale, cette fois. Il lui faudra toutefois convaincre le Bureau de la concurrence, mais surtout Ottawa et le CRTC qu’encore moins de compétition dans un marché du sans-fil déjà concentré autour de trois grands joueurs nationaux représente l’approche optimale face à la 5G.

En appui à la transaction, Rogers fait ressortir qu’il investirait 2,5 milliards dans les réseaux 5G de l’Ouest canadien au cours des cinq prochaines années. L’entreprise créerait également un fonds d’un milliard consacré à la connexion des communautés rurales, éloignées et autochtones de l’Ouest au service Internet haute vitesse. Bref, toujours l’argument de la force de frappe, des économies d’échelle et de l’interfinancement afin d’accélérer le déploiement de la 5G et d’étendre la connectivité dans les zones rurales. Selon les données de l’Association canadienne des télécommunications sans fil (ACTS), les exploitants d’infrastructures sans fil au Canada ont consacré plus de 54,3 milliards en dépenses en capital depuis 1987 pour la construction de leurs réseaux. Mais de 2020 à 2026, les entreprises canadiennes de télécommunications devront injecter quelque 26 milliards pour construire les réseaux 5G, la grande majorité de ces engagements venant des exploitants d’infrastructures. S’y ajoutent les 3,5 milliards déboursés en 2019 pour l’acquisition de droits de spectre 600 MHz en soutien au déploiement des services 5G au Canada. Bref, une affaire de gros sous.

Cogeco, qui a esquivé l’an dernier une tentative de prise de contrôle devenue hostile par le tandem Rogers-Altice, ne s’en inquiète pas. Mieux, à ses yeux, l’offre non sollicitée de 11,1 milliards n’était qu’une tentative d’écarter un rival potentiel dans le sans-fil. Car Cogeco joue la carte d’une ouverture réglementaire appuyant l’expansion des joueurs régionaux sur la scène canadienne, retenant une approche hybride combinant un investissement ciblé dans les infrastructures et la location d’accès au réseau des exploitants nationaux dans des marchés spécifiques.

Vidéotron disait également, en novembre dernier, qu’elle n’excluait pas d’offrir des services sans fil à l’extérieur de son territoire si le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes adoptait les changements réglementaires appropriés. Cette percée hors Québec de son fournisseur de téléphonie sans fil et d’Internet à bas prix impliquerait alors la recherche d’un partenaire disposant de l’infrastructure requise, peut-on lire dans un texte de La Presse canadienne.

Voilà un éloge à la concurrence et non à la consolidation qui ne peut qu’être une musique douce aux oreilles du CRTC, qui ne cesse de multiplier les pressions en faveur d’une baisse de prix dans cette industrie fortement concentrée, voire quasi oligopolistique. Et pour Ottawa, qui martèle le message souhaitant un plus grand accès à des prix abordables.

Rogers offre donc l’équivalent de 20 milliards pour faire l’acquisition de Shaw Communication — une entreprise deux fois plus grosse que Cogeco, selon le chiffre d’affaires —, en plus d’une prise en charge d’une dette de 6 milliards. L’on parle d’une fusion entre les deux plus gros câblodistributeurs, cumulant près de 10 millions de clients dans ce segment, mais aux réseaux géographiquement complémentaires, le jeu des monopoles régionaux conférant une domination à Rogers en Ontario, au Nouveau-Brunswick et à Terre-Neuve, et à Shaw dans l’Ouest canadien. Toutefois, dans le sans-fil, il se trouve des analystes pour suggérer aux régulateurs de forcer un désinvestissement de Freedom Mobile, propriété de Shaw, certains évoquant alors un possible intérêt pour Vidéotron. Rogers retient quelque 10,9 millions des 33,8 millions d’utilisateurs recensés par l’ACTS en septembre 2020, suivi de Bell Mobilité (10,1 millions) et de Telus (8,9 millions). Freedom Mobile arrive quatrième, mais très loin derrière, avec son 1,8 million d’abonnés recrutés surtout dans l’Ouest et un peu en Ontario. Vidéotron suit avec 1,5 million d’abonnés. Et, pour reprendre l’argument de Cogeco, s’il est vrai que Rogers ne cherche qu’à éliminer un concurrent, le cœur de la transaction s’en trouverait ainsi visé. Il s’en trouve donc aussi à penser que le régulateur n’ira pas jusque-là.

Le directeur financier de Rogers, Tony Staffieri, a souligné lundi qu’il s’attendait à ce que les approbations réglementaires ne soient pas obtenues avant un an.

À voir en vidéo