Royal

Nous sommes en 1878, à Québec. Des ouvriers des travaux publics s’affairent, entre autres choses, à ériger l’édifice d’un parlement tout neuf. Celui-là même qui nous est familier. Le bâtiment est dessiné par Eugène Taché, à qui l’on doit le « je me souviens », une devise souvent déclinée sans y penser.

Au printemps, au chantier du parlement, une baisse de salaire est imposée. Les entrepreneurs savent ce que doit leur prospérité à la misère dans laquelle sont forcés de travailler leurs ouvriers. Le tarif quotidien passe de 60 sous à 50 sous, soit 17 % de moins du jour au lendemain. Les ouvriers protestent. Ils haussent le ton. Ils ragent. Ils bouillent.

Pensez-vous ! Pour vivre, 60 sous, c’était déjà trop peu ! Alors, imaginez dix de moins ! Il y a des limites à manger de la misère, à cuisiner de la semelle de botte, à voir son avenir tel un gruyère, tout cela pour construire la maison des soi-disant représentants de la nation.

Que faire ? Les syndicats sont interdits. Des briseurs de grève sont engagés. Les ouvriers sont présentés comme de la racaille. Des avis publics sont affichés contre eux : « On ne permettra à aucune bande d’hommes de parader dans les rues ou de molester les travailleurs qui seront à l’ouvrage. »

Furieux, les ouvriers remontent des bas quartiers et se montrent le nez. En groupe, ils entrent dans des usines. Ils vont dans les prospères ateliers du chemin de fer, conscients d’en payer les succès de leur misère. Des marchandises sont pillées. Des patrons se voient forcés de signer des documents — bien sûr sans conséquence réelle — en vertu desquels ils s’engagent à rémunérer leurs ouvriers… un dollar par jour !

L’armée est vite mise à contribution pour écraser ce soulèvement. De Montréal, on fait venir en renfort, par train spécial, 3000 militaires. Parmi les soldats déjà sur place se trouve un jeune garçon. Il répond au nom de Louis Lessard.

Quarante ans plus tard, ce Lessard est désormais devenu général. C’est à ce titre qu’en avril 1918, il est chargé de réprimer des protestations contre la conscription. Sitôt arrivé à Québec, le général Lessard, bien installé au château Frontenac, s’assure qu’on exécute sa volonté. L’armée va utiliser une mitrailleuse contre la foule. Quatre morts et des dizaines de blessés qui, apeurés, se cachent. Cette répression sanglante est dirigée contre les gens des mêmes quartiers populaires où, baïonnette au canon, le soldat Lessard manœuvrait en 1878. Interrogé par le coroner qui tente de faire la lumière sur les circonstances des émeutes de la conscription, le général Lessard ne manque pas de faire un lien entre les deux événements. En 1878, dit-il, « nous avons tué un homme en plein dans la tête ici, celui qui était en tête des émeutiers ».

C’est le lieutenant-colonel Thomas Strange, un homme long comme un fil de fer, qui commande l’action de 1878 à laquelle Lessard fait référence. Ce Strange est né en Inde, sous le soleil radieux de l’Empire britannique, dans une famille de militaires endurcis. Surnommé Gunner Jingo, il est éduqué aux armes à Londres, exerce des fonctions à Gibraltar, puis en Jamaïque et aux Bahamas, avant de se rendre de nouveau en Inde, où il participe à une répression aux allures de boucherie, avant de poursuivre ses fonctions au Panjab, puis en Irlande. Autrement dit, avant les grévistes de Québec, Gunner Jingo en a vu d’autres. Sans état d’âme, au nom du pouvoir royal, il ordonne à ses hommes de tirer sur la foule. Les manifestants affolés se dispersent, en courant dans tous les sens. Malgré cela, les soldats reçoivent l’ordre de tirer encore.

Deux hommes tombent. L’un est grièvement blessé. L’autre est mort, frappé d’une balle à la tête. Il s’appelle Édouard. Est-il le leader de quoi que ce soit, tel que l’affirme Lessard ? Selon le député fédéral Philippe Baby Casgrain — qui regrette que le maire de Québec ne sévisse pas plus durement encore —, la victime n’est qu’un malheureux qui passait par là. Les blessés sont nombreux. Le conducteur d’une calèche est touché à une jambe. Une balle transperce la joue d’un jeune garçon, emporte une partie de son visage, ce qui laisse à jamais sur sa vie les traces de la mort. Au moins une dizaine de blessés sérieux, note la police.

Philippe Baby Casgrain, dans un livre de l’époque, passe très rapidement sur ces événements. Cela ne l’intéresse pas, sinon pour se féliciter de voir que tout est vite jugulé, ce qui permet aux possédants de continuer comme avant. Casgrain se réjouit en outre que ces « troubles » aient conduit à toute vitesse à Québec Lord Dufferin, ce gouverneur général dont le nom est aujourd’hui accolé à une promenade tranquille, au pied du château Frontenac. Ce représentant de la reine, écrit le député doublé d’un historien, est la crème de la crème. « De mémoire d’homme, il n’y a eu, sous le régime anglais, aucun gouverneur dont l’administration ait été plus brillante que celle de Lord Dufferin. » Sous son règne en tout cas, comme sous ceux de ses devanciers et de ses successeurs, il est toujours possible de tuer pour s’assurer de maintenir quelques privilégiés bien convaincus de tenir leur rang de très haut, surtout quand vient le temps d’excuser leurs bassesses.

Aujourd’hui, où en est-on ? L’Assemblée nationale s’inquiète de savoir si la Constitution ne forcera pas le déclenchement d’élections lorsque la reine Élisabeth II, presque 95 ans, mourra. Autrement dit, nous sommes encore embourbés dans les filets de la royauté. Même quand celle-ci est déclinée en une suite de vice-reines clinquantes — façon Adrienne Clarkson, Julie Payette ou Michaëlle Jean —, il est impossible d’oublier que, dans cette fonction, on chausse des souliers trempés dans le sang.

Parlez-moi des confessions d’un prince et de sa princesse, depuis leur exil de multimillionnaires… J’entends les officiers de Sa Majesté ordonner de tirer.

Parlez-moi de la grandeur de la série The Crown… J’entends hurler les petits ouvriers du monde entier.

« Je me souviens », comme disait l’autre.

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